LA VISION

Les Trente Glorieuses s’éloignent de nous avec chaque jour qui passe, et rien ne semble pouvoir les ramener. Peu importe pour qui nous votons, notre pays continue sa descente aux enfers sans dévier d’un iota. Les missions régaliennes ont été essentiellement abandonnées, et notre devise n’est plus qu’une publicité mensongère.

Le peuple français ne supporte plus cette situation et il se tourne de plus en plus vers les extrêmes, faute de politiciens plus centrés qui respectent leurs promesses. Mais même avec les programmes les plus radicaux, ces politiciens-là ne pourront en aucun cas apporter de solution satisfaisante et permanente. D’une part, parce qu’ils ne resteront en place que quelques années et seront suivis par d’autres qui s’affaireront à démanteler toutes les mesures prises. D’autre part, parce qu’ils sont tout aussi intégrés à notre système politique, et dépendants de lui, que leurs concurrents plus modérés. De ce fait, ils n’ont généralement aucun intérêt à remettre son existence et son fonctionnement en cause.

Et pour que la France se redresse, elle ne doit pas changer de politicien mais de système politique. Car le nôtre est construit sur une odieuse manipulation que l’écrasante majorité des gens ignore ! Il a été pensé depuis le début pour déposséder les Français de leur pouvoir politique.

C’est là le cœur du problème des sociétés humaines : qui doit disposer du pouvoir et comment l’exercer ? Pour fonctionner, toutes doivent apporter une réponse à cette question. La nôtre a choisi de confier le pouvoir à la nation, une entité abstraite dont le peuple n’est qu’une fraction. De cette manière, les glorieux penseurs et politiciens dirigent tout au nom de la nation, et le peuple qu’ils considèrent ignare n’a plus qu’à continuer son quotidien de sans-dents en autopilote.

En d’autres mots, la France n’est pas une démocratie. Ce terme signifie « pouvoir au peuple », et ici comme presque partout ailleurs, le peuple n’a pas le pouvoir : il revient aux représentants. Or, ceux-ci ne représentent plus personne à part eux-mêmes. Face à cela, de plus en plus de citoyens s’abstiennent de voter après avoir constaté que c’est une perte de temps. Et d’autres se sont tournés vers des partis ou candidats proposant de réformer notre Constitution, car c’est effectivement en modifiant la Constitution que nous pourrons nous sortir de ce bourbier.

J’ai brièvement fait partie de ceux-là, au moins sur le plan intellectuel. Mais ça n’a pas duré longtemps : parmi les programmes de réforme dont j’ai pris connaissance, aucun ne m’a paru satisfaisant. Projets inutilement complexes et dispersés, idéaux robespierriens, vénération absurde du référendum d’initiative citoyenne qui ne peut pas solutionner grand-chose à lui tout seul… Tous souffrent de l’une ou l’autre de ces failles. Et c’est sans oublier le péché ultime pour un projet de ce genre : l’association à un bord politique bien défini sur l’axe gauche/droite, qui le condamne à être rejeté par tous les électeurs du bord opposé.

Avant même de concrétiser le moindre engagement, j’ai compris qu’ils n’avaient que très peu de chances de réussir, et que même s’ils y parvenaient, ils n’apporteraient au mieux que des solutions partielles.

En conséquence, j’ai décidé de lancer mon propre projet. De vous présenter un programme pour redresser la France en éliminant le mal à la racine. De faire de notre pays une véritable démocratie, car c’est le meilleur chemin vers la prospérité. En effet, les institutions politiques d’une démocratie sont beaucoup plus ouvertes ; et lorsqu’elles sont ouvertes, elles mènent à la création d’institutions économiques qui le sont également.

La démocratie est un rempart structurel contre l’alourdissement des normes fiscales, contre les manipulations et le lobbying, contre les subventions délirantes accordées par les politiciens à leurs proches. Sans forcément pouvoir les empêcher d’exister, elle constitue pour ces dérives un environnement naturellement hostile qui les affaiblit en permanence.

Et vous vous en doutez, la démocratie est tout aussi puissante pour empêcher et éradiquer toutes les dérives politiciennes qui ont privé le peuple français de son autonomie. Dans une vraie démocratie, aucun individu ne peut simplement signer un bout de papier pour enchaîner éternellement le peuple à une quelconque entité supranationale. De la même manière, personne ne peut y empêcher le peuple de renier les engagements passés de ce genre. Faudra-t-il le faire parce que nous le pourrons ? Ce n’est pas à moi de le décider : je mentionne cette possibilité parce qu’il s’agit de l’exemple le plus important que je puisse donner sur le plan de la souveraineté.

Vous vous demandez certainement comment je compte procéder. Mon plan est relativement simple : lorsque j’aurai trouvé suffisamment de personnes intéressées, nous créerons un parti. Ensuite, ce parti visera les élections présidentielles, avec un programme composé de multiples blocs de mesures indépendants afin de rester neutre.

Ce système est très utile, car il permet de présenter plusieurs programmes simultanément. Sur le plan économique par exemple, il y aurait au moins deux programmes, un « de gauche » et un « de droite ». Les Français devront simplement choisir lequel appliquer après l’élection. En parallèle, il existera un bloc de mesures invariable : celui des modifications constitutionnelles que je propose.

De cette manière, nous pourrons à la fois satisfaire les besoins des Français vis-à-vis des questions habituellement abordées par les partis politiques, et garantir une refondation complète de la Constitution pour obtenir enfin une authentique démocratie.

Le nouveau régime que je propose est, en premier lieu, fondé sur le principe de souveraineté populaire. C’est-à-dire que contrairement à toutes les républiques françaises précédentes, le peuple y sera véritablement le propriétaire du pouvoir politique. Tout le temps, partout, sans être soumis à des intermédiaires obligatoires positionnés entre le peuple et l’État.

C’est aussi une démocratie liquide : les citoyens peuvent choisir librement d’exercer leur pouvoir directement ou de laisser leurs représentants le faire lorsque c’est moins important. Les représentants existent toujours, leur présence étant nécessaire au fonctionnement d’un État si grand, mais ils ne peuvent plus écraser le peuple. Quelle que soit leur position.

Dans cette démocratie liquide, les citoyens sont la source du pouvoir dans la théorie, mais ils sont aussi capables de l’exercer tous les jours dans la pratique. Un réseau de vote électronique leur permet de court-circuiter leurs représentants à tout moment. Cela dit, l’État ne repose pas sur ce réseau pour autant : ce n’est qu’un outil pour maximiser la capacité d’action des citoyens. Le vote papier que nous connaissons reste possible aussi.

Plus d’un en sera surpris, aucun parti politique traditionnel n’existe au sein de ce régime. Leurs rares fonctions utiles sont remplies par des associations temporaires, incapables d’accumuler du pouvoir et attachées à une personne précise. Leur objectif est uniquement de financer les campagnes électorales, et tout est fait pour qu’elles se cantonnent à cette fonction sans offrir la moindre voie d’accès à la corruption.

Le Président de la République y est élu par scrutin, mais au jugement usuel. Très différent du mode de scrutin que nous connaissons, celui-ci permet de noter les candidats et de parvenir à un résultat beaucoup plus consensuel. Nous pourrons obtenir ainsi un Président apprécié par la majorité des Français, plutôt qu’un Président rejeté par 49,9% d’entre eux au minimum.

L’élu choisi pour représenter ainsi la France n’a plus les pouvoirs d’un Roi. Il n’est rien de plus qu’un gestionnaire chargé de répondre aux crises et de mener le pays du mieux qu’il peut. Il est capable de combattre les autres institutions lorsque c’est nécessaire, mais son pouvoir ultime n’est plus de les piétiner. À la place, il obtient celui de faire appel au peuple pour trancher les conflits. Il ne dispose ni du pouvoir d’imposer ses lois par la force, ni d’engager la nation pour toujours avec des traités rejetés par le peuple.

Le Parlement est composé d’une unique chambre : l’Assemblée nationale, dont les membres sont tirés au sort parmi les citoyens désirant rendre service à la France. Il représente directement le peuple français, mais ne peut pas lui imposer une volonté indépendante.

Car avec les outils technologiques offerts, les citoyens peuvent aussi voter directement sur les lois, participer aux débats parlementaires par Internet, et choisir d’être représentés par des députés suppléants si leur député principal les déçoit. Le système de représentation a ainsi plusieurs niveaux : le citoyen est maître de son pouvoir, son député suppléant en est le premier délégataire, et son député principal en est le dernier délégataire.

Grâce à ce mécanisme, la loi que le Parlement produit devient effectivement l’expression de la volonté générale. Ou tout du moins, son approximation la plus parfaite possible dans un pays dont le nombre d’habitants se compte en dizaines de millions.

La Justice, elle, est pilotée par les citoyens. Les juges individuels ne sont pas élus, parce que cela amènerait à de nombreuses dérives, mais le peuple en contrôle l’organisme directeur, c’est-à-dire le Conseil supérieur de la magistrature. Indirectement, c’est donc le peuple qui détermine quels individus peuvent devenir magistrats et quels magistrats doivent être sanctionnés, tout en préservant l’uniformité de la Justice à travers le pays.

Une quatrième institution est créée pour surveiller l’État sous tous les angles et défendre les citoyens : le Tribunat. Il garantit le respect de la Constitution, analyse le comportement des collectivités publiques et de l’administration, protège les lanceurs d’alerte, sonne l’alerte lui-même si les forces de l’ordre abusent de leurs pouvoirs… Ses membres sont tirés au sort sur la même liste que celle des députés, et ils dévouent l’intégralité de leur temps à la protection du peuple contre l’État, prenant ainsi la place du Conseil Constitutionnel et de nombreuses autorités administratives indépendantes.

Enfin, chaque citoyen de France, quelle que soit sa fonction, a le pouvoir de proposer individuellement un référendum sans limite de sujet ou de contenu. Le Président et le Tribunat peuvent initier un référendum par la force, mais pour eux l’erreur a un prix : la perte du mandat. Quant au Parlement, il ne peut en initier que s’il est absolument certain de l’importance de cette question.

En cas de doute, tous les membres de ces institutions peuvent toujours proposer individuellement des référendums en leur qualité de citoyens. Auquel cas, leurs propositions ne pourront faire l’objet d’un vote national qu’après avoir été validées préalablement par suffisamment de Français.

Voilà quelle est la fondation juridique nécessaire à la construction d’un État sain et prospère, qui ne se laissera jamais capturer et affaiblir par une oligarchie se nourrissant de fonds publics.

Ce n’est pas une solution magique. Elle nécessite des citoyens amoureux de leur pays, des investissements en matière d’infrastructure technologique, du temps et de l’effort. De plus, portant essentiellement sur le fonctionnement interne de notre pays, elle ne pourrait ni nous prémunir de la totalité des déstabilisations causées par un conflit extérieur, ni nous rendre l’intégralité de notre liberté si nous choisissons de rester soumis aux diktats de l’Union Européenne et du Conseil de l’Europe.

Ce n’est pas non plus une solution complète à l’intégralité des problèmes auxquels nous faisons face. La Constitution est une chose, mais la loi, les règlements, la structure de l’administration, la qualité de son personnel ainsi que des membres des forces de l’ordre et de la magistrature, tout cela constitue autant de problèmes qu’il est impossible de régler immédiatement.

Un homme seul armé d’une nouvelle Constitution est incapable d’en déterminer toutes les solutions les plus parfaites. Tout cela ne pourra donc être que le début d’un grand mouvement de réformation de notre pays, qu’il appartiendra au peuple français de mener jusqu’à son terme.

Ce projet sera-t-il concrétisé un jour ? C’est encore très incertain au moment où j’écris ces lignes. Mais avec votre aide, cela pourrait devenir inévitable…

Un Français anonyme

← Accueil Lire le Manifeste →