« Nicolas Sarkozy a été incarcéré à la prison de la Santé, le 21 octobre 2025, après sa condamnation en première instance à cinq ans de prison, par le tribunal correctionnel de Paris, pour association de malfaiteurs. Il a été reconnu coupable d’avoir sciemment laissé ses collaborateurs rencontrer un dignitaire du régime Kadhafi pour discuter d’un financement occulte de sa campagne présidentielle de 2007. Un mandat de dépôt avec exécution provisoire a été prononcé, l’envoyant en prison, malgré l’appel formulé par l’ancien président de la République. »
Telle est la description de cette affaire par France Info1. Celle-ci n’est qu’un exemple, un unique point de données qui ne saurait suffire à prouver l’existence d’une tendance. Et pourtant, en un seul paragraphe portant sur un seul scandale, les journalistes du service public ont accidentellement résumé une bonne partie de ce qui fait l’ignominie du système judiciaire actuel.
Premièrement, on constate en lisant ce texte que la peine prononcée en octobre 2025 était de cinq ans de prison. Nicolas Sarkozy est-il en prison ? Bien sûr que non : il n’y a passé que trois semaines, avant d’être relâché suite à son appel. Le jugement devant être prononcé le 30 novembre 2026, il restera libre jusqu’à ce moment.
Et que se passera-t-il alors, si le verdict lui est défavorable ? S’ils trouvent le moindre petit argument juridique qui permet de contester la décision, je parie que ses avocats pinailleront sur l’application de la loi, pourvoiront en cassation, et accompagneront ce pourvoi d’une demande de mise en liberté. Puisqu’il a plus de 70 ans et que ce seul fait a suffi à écarter le placement sous surveillance électronique lors de sa condamnation suite à l’affaire Bygmalion, l’âge justifiera aussi certainement son maintien en liberté dans le cadre de l’affaire Sarkozy-Kadhafi.
Ainsi, les condamnés peuvent faire usage de la procédure pour se prémunir des conséquences de leurs actes. Lorsque la justice est trop lente et que les délais augmentent, la protection des innocents accusés injustement se mue en protection des coupables procéduriers. La loi n’est plus, pour ces derniers, qu’une recommandation facultative dont l’application peut être retardée jusqu’à leur décès, et dont la sévérité diminue d’autant plus qu’ils se rapprochent de cette date.
Deuxièmement, on constate que la condamnation en première instance a eu lieu en 2025, alors que les faits datent de 2007. J’admettrai volontiers que, l’affaire ayant été découverte plus tard et notamment placée au centre du débat en 2012 par Médiapart, le délai de réaction de la Justice soit en réalité légèrement plus court. Mais considérant les déclarations faites dès 2011 sur Euronews par le fils de Mouammar Kadhafi, témoignant explicitement qu’ils avaient financé la campagne électorale de Sarkozy, la Justice aurait dû s’activer bien avant que Médiapart publie son article. Pourquoi a-t-elle attendu janvier 2013 pour ordonner les premières perquisitions ? Et même si on estime que c’est dû à une surcharge de travail chronique, alors pourquoi ce dossier d’une importance capitale, portant sur la validité d’une élection présidentielle, n’a-t-il pas tout court-circuité pour être traité immédiatement ?
Entre les premières révélations de mars 2011 et le début de l’enquête en avril 2013, il y a eu plus de 2 ans alors que c’est une question qui concerne le cœur de leur République bien-aimée. Par ailleurs, l’enquête a duré plus de dix ans et demeure parsemée d’innombrables « affaires dans l’affaire ». La question de sa lenteur se pose aussi, bien que l’impossibilité d’une enquête instantanée reste évidente.
Troisièmement, la peine semble ridiculement faible aux yeux de nombreux citoyens. Conséquence logique de la qualification d’association de malfaiteurs suite à la suppression de la haute trahison, le Président n’est désormais sanctionnable pour corruption qu’avec la même peine qu’un vigile de supermarché corrompu subirait. Et la même logique s’applique à tous les autres élus. Leur statut devrait leur imposer une responsabilité accrue, pourtant leurs crimes et délits sont condamnés exactement comme ceux de n’importe quelle autre personne. Bien qu’en l’état actuel des choses, cette dernière question relève de la loi plutôt que de la Constitution.
Mais la loi s’arrête-t-elle à ces sanctions pénales de droit commun ? Ne prévoit-elle aucune alternative plus sévère pour les actes portant atteinte à la nation elle-même ? En théorie, si : il y a bien les articles 410-1 et suivants du Code Pénal2, qui portent sur la « trahison classique », si on peut dire ainsi. Pas la haute trahison, que seul le Président pouvait commettre, mais celle commise par tous les autres Français.
L’article 411-5 est plutôt clair : intelligence avec une puissance étrangère + de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation = trahison. Ce qui pourrait tout à fait s’appliquer à Nicolas Sarkozy. L’établissement d’un canal de discussion avec la Libye pour discuter de la corruption d’un potentiel futur Président constitue une intelligence avec une puissance étrangère. Et les intérêts fondamentaux de la nation sont bien menacés, puisqu’ils comprennent notamment la forme républicaine du pays ainsi que ses moyens diplomatiques et économiques. Trois éléments sévèrement remis en cause par l’arrivée au pouvoir d’un Président que la Libye aurait pu faire chanter.
Petit bémol : la peine applicable n’est pas la détention criminelle à perpétuité comme certains articles précédents, mais seulement 10 ans de prison et 150 000 euros d’amende. Parce que lorsque la haute trahison a été supprimée de la Constitution, ces articles n’ont pas été modifiés pour sanctionner de manière appropriée les traîtres parmi les élus. La peine n’est pas beaucoup plus élevée que pour une simple association de malfaiteurs, alors qu’il est difficile de prouver une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. Tout cela explique certainement les choix du parquet, condamné à se fonder sur le droit commun pour faciliter sa tâche et garantir une condamnation. Nous pouvons remercier, pour cela, le Parlement capturé par la classe politicienne.
Quoi qu’il en soit, bien qu’elle soit emblématique dans le sens où elle met en évidence la relation étroite entre les trois pouvoirs censés être séparés, cette affaire ne permet pas à elle seule de comprendre toute la colère du peuple face à la Justice. L’immunité relative des puissants n’est qu’un détail face à la souffrance du quotidien, ressentie par les citoyens condamnés à vivre entourés de personnes pour qui la loi est facultative et le viol un passe-temps du mercredi soir.
Et les juges ne font pas que subir le système en place : ils sont aussi très largement responsables de l’état actuel de la Justice. Certains le contesteront sans nul doute en prétextant de l’état de délabrement et de surpopulation de nos prisons… Mais jusqu’à présent je n’ai jamais trouvé où, dans la Constitution ou la loi, il est écrit que les juges doivent également être équilibristes. Leur fonction est d’appliquer la loi pour que tous puissent prospérer, que les innocents restent libres et que les indésirables soient mis à l’écart. Personne ne leur a donné le droit de vendre la justice à découvert pour préserver le confort des coupables. Que la condition des prisonniers soit mauvaise, c’est une chose. Mais ce problème doit être réglé par le Gouvernement et le Parlement. Les juges, eux, doivent se contenter d’appliquer la loi de façon aussi impartiale que possible.
D’autres encore, diront qu’ils doivent composer avec des lois et procédures souvent bancales, et que leur budget est plus serré que la ceinture d’un Français moyen. Ce qui est vrai.
Mais on ne peut pas tout mettre sur le dos des finances et de la loi, même avec des dispositions aussi subtilement iniques que le premier article du Code pénitentiaire3. Ce dernier, dont le deuxième paragraphe choisit de référencer la réinsertion des criminels avant la protection des innocents, n’est pas la source idéologique derrière les décisions de la Justice au sens large. Ce n’est qu’une trace parmi d’autres de cette préférence malsaine plus largement répandue, qui s’exprime concrètement par des statistiques dévastatrices en bout de course.
En effet, comme le relevait l’Institut pour la Justice en 20254, en moyenne, pour 27 catégories différentes de délits, « la peine effectivement prononcée ne représente que 18,97 % de la peine encourue ». La prison ferme est facultative, les multirécidivistes se voient accorder une quarante-sixième chance de se réinsérer dans la société, et les Français honnêtes n’ont même plus leurs yeux pour pleurer parce qu’ils ont été crevés. Le résultat est prévisible : selon un sondage BFMTV de 2025, 77 % des Français estiment que les peines prononcées sont trop faibles5.
Les plus renseignés d’entre vous le savent déjà : parmi les autres causes non-négligeables de ce résultat révélateur, on trouve tout simplement la doctrine d’un trop grand nombre de magistrats.
Par exemple, le principe d’individualisation des peines n’a pas été conçu pour faire d’eux des assistantes sociales ; et pourtant c’est littéralement le terme employé par l’un des plus célèbres de leurs confrères en 1974. La « harangue de Baudot », ignorée de la plupart des Français mais connue des juristes, a fait d’un grand nombre de magistrats des corrompus d’un nouveau genre. Ceux-là ne sont pas corrompus par l’argent mais par leurs propres désirs, par leur insistance à placer leur moralité personnelle au-dessus de tout.
Baudot leur ordonnait d’ignorer leurs « préjugés de classe, religieux, politiques ou moraux », pour ensuite leur imposer une nouvelle liste de préjugés obligatoires. « Ayez un préjugé favorable pour la femme contre le mari, […] pour le malade contre la sécurité sociale, pour le voleur contre la police, pour le plaideur contre la justice ». Sous couvert d’équité et de compassion, il a fait de la justice un théâtre où le statut de victime apparente importe plus que la vérité.
Et au final, les juges qui l’ont écouté, paradoxalement, ont prouvé qu’il avait tort. Ils sont précisément « de ceux qui augmentent la somme des souffrances », en démultipliant les cas de récidivistes notoires qui commettent de nouveaux crimes et délits une fois de retour parmi nous. Ils ont fermé leurs « cœurs à la souffrance » et leurs « oreilles aux cris » face à ceux qu’ils considèrent comme privilégiés. Leur « amour du prochain » n’est plus accordé qu’aux personnages les plus méprisables, dont il faut toujours pleurer les circonstances sans jamais juger les actes, alors que les victimes sont ignorées.
Le Syndicat de la Magistrature, pour qui cette harangue de 1974 a valeur quasi-constitutionnelle, représente l’aboutissement de cette idéologie. Et pourtant, il n’est que la partie émergée de l’iceberg de l’injustice. En 2013, il s’est distingué par l’affaire du Mur des Cons, sur lequel on voyait des photos de nombreux politiciens mais aussi plusieurs photos de proches de victimes de crimes. Jean-Pierre Escarfail, dont la fille a été violée et assassinée ? Un con, pour les héritiers de Baudot. Philippe Schmitt, dont la fille a été « seulement » tuée après une tentative de viol ratée ? Un con aussi. Voilà la vérité sur ce que produisent la partialité et les préjugés pseudo-éthiques des obsédés de la supériorité morale.
Ont-ils changé, depuis 1974 et 2013 ? Les derniers scandales prouvent que ce n’est pas le cas. L’affaire de la boucle Whatsapp6, dont les membres discutaient tranquillement du sabotage bureaucratique de leur institution, prouve que le corporatisme des juges est toujours bien vivant, qu’ils se pensent parfois indépendants du peuple, et que ces pensées ne sont peut-être même pas minoritaires. Celle des moqueries du tribunal de Bobigny7, où un enfant potentiellement victime de viol s’est vu accuser de « délire de victimisation de violences sexuelles » parce que sa mère rentre dans la catégorie des privilégiés définie indirectement par Baudot, prouve que le mépris de certains d’entre eux pour les citoyens qu’ils sont censés protéger est sans égal.
Ils ne sont pas seuls, bien sûr : ce serait injuste de présenter tous ces faits sans rappeler la présence, au sein de cette institution, de membres tout à fait intègres et honorables. Malheureusement, le simple fait que cette fameuse boucle Whatsapp ait apparemment réuni « 20 % du corps judiciaire » d’après le JDD, interdit de prétendre que ce problème est négligeable.
Peut-être que les magistrats concernés feraient bien, avant d’inventer des lendemains utopiques où le crime n’existe pas, de se tourner vers le passé.
Il y a 2500 ans environ, au cœur de l’Empire perse achéménide, officiait un juge baptisé Sisamnès. Son histoire, rapportée par Hérodote, est somme toute assez courte puisqu’elle tient sur un seul paragraphe8. Il s’agissait d’un juge royal corrompu, soudoyé pour rendre un jugement injuste. À ce juge ayant dévoyé sa fonction, le tyran Cambyse II fit appliquer une peine aussi cruelle que poétique. Sisamnès fut écorché, et sa peau utilisée pour couvrir le siège de son successeur. En l’occurrence, son fils. Ainsi, tous les juges s’asseyant sur ce siège n’oublieraient jamais le destin qui les attendrait si la probité et l’impartialité leur faisaient défaut.
L’helléniste ayant traduit cette œuvre d’Hérodote, Pierre-Henri Larcher, rapporte en bas de page que Sisamnès n’aurait pas été le seul à subir cette sanction. D’après lui, Artaxerxès, un siècle après Cambyse, était aussi connu pour cela.
Bien plus tard, d’autres en ont tiré des leçons : en 1487 et 1488, les échevins de Bruges commandèrent à Gérard David, peintre local, deux tableaux illustrant le châtiment de Sisamnès afin de les afficher à l’Hôtel de Ville. De cette façon, tous les magistrats y rendant la justice se voyaient rappelés à l’ordre à chaque fois qu’ils entraient dans le bâtiment, bien qu’aucun d’entre eux ne risque réellement d’être écorchés vifs.
En 2026 en France, cette leçon a visiblement été oubliée. Ici et maintenant, le pouvoir des juges ne vient plus de Cambyse II et ses homologues, mais du concept éthéré de la nation. En conséquence, aucun tyran ne les écorchera juridiquement. Et la nation ne le peut évidemment pas puisqu’elle est fictive. Concrètement, le Président de la République nomme les magistrats, le Conseil supérieur de la magistrature les surveille, et selon le type de magistrats (juges ou procureurs), ils sont sanctionnés soit par le CSM soit par le ministère de la Justice sur recommandation du CSM. Ni la nation, ni le peuple n’interviennent dans cette boucle fermée.
En outre, et c’est presque aussi drôle que déprimant, moins de la moitié des membres de chaque formation du CSM est composée de magistrats (sept sur quinze). Le reste est nommé par les Présidents de la République, de l’Assemblée nationale et du Sénat. Les juges sont donc nommés par des politiciens, puis surveillés et sanctionnés par une entité composée à plus de 50 % de politiciens.
Et il faut ajouter à tout cela le corporatisme des juges qui se protègent souvent mutuellement. Ce n’est donc pas surprenant que les Sisamnès de France ne soient jamais condamnés pour leurs actes, ou pour les conséquences de ces actes sur la vie des honnêtes citoyens sans lien avec le pouvoir.
La Justice, tout comme nos autres institutions, doit être réformée. Peut-être même reconstruite entièrement. Cependant, il serait imprudent et inefficace de se contenter de résoudre les problèmes dont on témoigne aujourd’hui. Car ils ne sont rien de plus que des symptômes directement associés à une conjoncture éphémère d’évènements, d’idées et de personnes. Réglons-les sans changer de système, et d’autres qui y ressembleront sans être identiques apparaîtront.
Je tiens donc, avant de vous présenter ma solution, à remonter jusqu’aux causes les plus profondes de tous les dysfonctionnements constatés jusqu’ici.
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France Info, Soupçons de financement libyen : tout comprendre à l’affaire ↩︎
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Institut pour la Justice, L’emprisonnement ferme, peine centrale mais sanction marginale ↩︎
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BFMTV, SONDAGE BFMTV. Plus de 7 Français sur 10 estiment que les peines prononcées par la justice ne sont pas assez sévères ↩︎
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Le JDD, Boucle WhatsApp : des magistrats peuvent-ils vraiment dire ça ? ↩︎
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Le Parisien, « C’est invraisemblable » : des magistrats qualifient une mère de « psychologue bobo » dans un jugement, elle demande des sanctions ↩︎