16. Un mandarinat à la française : l’Oranginat ?

Nous sommes désormais raisonnablement certains qu’une démocratie parfaite serait le meilleur moyen de s’assurer sur le très long terme d’obtenir une économie prospère. Mais nous devons nous assurer que la société prenne les meilleures décisions, sur le plan économique et ailleurs. Il est donc essentiel de répondre à la question suivante : qui du peuple ou de l’élite est le plus apte à prendre les meilleures décisions ?

Après tout, la formation d’une « élite » est inévitable : certains seront toujours plus fortunés que d’autres, les valeurs familiales transmises de génération en génération existeront toujours, les réseaux de connaissances et d’amis existeront toujours, les différences génétiques existeront toujours, et cetera.

La démocratie n’empêche donc pas l’élite de se former : pour cela, il faudrait empêcher les gens d’être humains. En fait, elle se contente d’empêcher l’élite de posséder la société, ce qui est très différent. L’élite peut exister et contribuer librement au fonctionnement de la société en démocratie. Elle doit simplement le faire sans être en position de pouvoir, directement ou indirectement, sur le plan politique.

L’exemple de la Suisse, encore une fois, offre des leçons très intéressantes en la matière. Et ce, malgré les différences d’échelle, de population, et de situation après 1945. Tout cela joue nécessairement sur le résultat obtenu aujourd’hui, bien sûr. Mais le système politique suisse étant largement antérieur à la guerre, en réalité il fait également partie des circonstances expliquant la différence présente en 1960. Il est donc utile, malgré les différences entre nos deux pays, de nous pencher sur la Suisse.

Parce que le peuple suisse dispose de pouvoirs un peu plus étendus que nous, leurs élites font plus de compromis, ne pratiquent pas autant l’extraction de valeur… Et le pays prospère. Prenons par exemple le PIB par habitant : en 1960, celui de la Suisse était de 1983,76$1, et celui de la France était de 1306,80$2. 65 ans plus tard, le PIB par habitant de la Suisse a été multiplié par 57, et le nôtre par 37.

L’écart entre les deux pays s’est creusé, bien que l’augmentation proportionnelle de leur population soit largement supérieure à la nôtre. En 1960, il y avait 5,3 millions de Suisses et aujourd’hui, 9 millions, soit une augmentation de 70 %. Dans le même temps, la population française n’a augmenté que de 48 % : nous avons eu une mauvaise performance sur les deux plans.

Les courbes de PIB par habitant ont une apparence remarquablement similaire, la Suisse ayant également subi une large partie des chocs économiques ayant affecté la France (comme celui du COVID). Pourtant, le multiplicateur obtenu est très largement supérieur. L’écart final est-il entièrement imputable au retard initial, causé par les conditions matérielles un peu différentes après la guerre ? Certainement pas : les décisions politiques prises entre 1960 et 2025 ont forcément influencé les résultats obtenus par chaque pays.

Alors, revenons-en au sujet principal : la détermination du meilleur système de décision politique. Doit-on faire confiance au peuple ou aux élites ?

Vis-à-vis de cette question, l’exemple Suisse est intéressant car il est très paradoxal. En effet, ils sont presque seuls au monde à disposer du pouvoir d’initiative référendaire en matière constitutionnelle, mais ils ne s’en se sont pas beaucoup servis pour renforcer leurs droits, notamment en inscrivant dans leur Constitution un droit d’initiative législative par référendum.

Sur ce point, ils se sont satisfaits d’un droit de blocage et de pétition, alors que la loi est un outil normatif tout aussi important que la Constitution. Pourquoi ont-ils choisi, par l’inaction, de laisser le pouvoir d’initiative législative entièrement entre les mains de leur élite ? Il sera difficile d’apporter une réponse définitive et entière à cette question, mais on peut distinguer plusieurs facteurs semblant y être liés.

Premièrement : c’est une conséquence, tout simplement, de leur histoire. Les Suisses ont obtenu leurs droits il y a longtemps, à une époque où la représentation était une évidence pour des raisons matérielles. Et aucune révolution provoquant la création de nouveaux droits n’a eu lieu.

Deuxièmement : le niveau national n’est pas le seul à avoir son importance en Suisse. C’est un pays à la culture fortement régionaliste, où la loi la plus importante aux yeux des citoyens est en réalité la loi cantonale. Et il s’avère que les cantons sont nombreux à disposer d’un mécanisme d’initiative législative populaire. En fait, ils représentent même la majorité des cantons. À Aargau, Berne, Fribourg, Genève, Lucerne, Neuchâtel ou encore Saint-Gall, les citoyens peuvent directement proposer des lois cantonales. Ce facteur semble donc expliquer en grande partie pourquoi les Suisses sont si apathiques vis-à-vis de la loi fédérale : elle a moins d’effet sur leur vie quotidienne que la loi cantonale, et ils peuvent déjà modifier cette dernière par eux-mêmes.

Troisièmement : le fonctionnement de leur pays pourrait être suffisamment satisfaisant en l’état. Les Suisses sont riches, par exemple par rapport à leurs voisins Français qui font office de main-d’œuvre à bas coût. Et leurs élites ne portent pas trop atteinte à leurs libertés. Ceci m’amène à penser que la satisfaction vis-à-vis d’un système de gouvernement et d’un ensemble de droits suit peut-être le même schéma que la satisfaction vis-à-vis des revenus. Lorsqu’on dépasse un certain seuil, une augmentation supplémentaire ne nous rend pas forcément plus heureux3. C’est peut-être parce que tout fonctionne à peu près bien chez eux que les Suisses ne ressentent pas le besoin de faire un effort, même modéré, pour obtenir plus de droits.

Néanmoins, la structure actuelle de l’État suisse (au niveau fédéral, au moins) reste intéressante : elle montre aussi ce qu’il est possible de faire dans un pays où l’élite détient encore un certain pouvoir malgré les garanties offertes au peuple suisse par ses Constitutions, fédérale et cantonales. On ne peut pas dire que le résultat final soit horrible !

Et s’il y a un théoricien des bienfaits d’un tel schéma qu’il faut citer, c’est bien Walter Lippmann avec son livre Public Opinion, publié en 1922. Son œuvre est considérée par certains comme un mode d’emploi de la propagande étatique, et à juste titre. Il a notamment formulé le concept de la fabrique du consentement, repris longtemps après par d’autres personnages. Mais cette partie-là ne m’intéresse pas. Car Lippmann, dans ce livre, tente aussi de prouver que l’aristocratie (sous une forme spécifique) est le meilleur moyen de gouverner.

Le texte commence par une histoire toute bête : des hommes sur une île isolée, qui apprennent avec des semaines de retard que leurs pays sont entrés en guerre et qu’ils sont ennemis depuis tout ce temps. Il illustre par ce moyen un concept relativement évident, et pourtant ignoré de la plupart des gens : l’image de l’environnement que nous constituons dans notre cerveau n’est pas une transcription parfaite de la réalité. Ce n’est qu’une approximation, parfois datée, parfois floue, parfois tout simplement incorrecte.

Bref, aucun d’entre nous ne connaît vraiment le monde tel qu’il est réellement. Lippmann explique qu’en fait, il y a entre l’homme et l’environnement ce qu’il appelle le pseudo-environnement. Il s’agit de l’image mentale constituée par l’homme sur la base de connaissances incomplètes du monde, dont il se sert pour agir. Ce qui peut avoir des conséquences désastreuses, puisque l’action de l’homme est fondée sur le pseudo-environnement alors qu’elle a des conséquences sur le véritable environnement, qui est parfois différent.

Ensuite, et c’est là que Lippmann commence à poser les bases de sa préférence aristocratique, il rappelle que tous les hommes ne disposent pas des mêmes connaissances sur le monde, et que les choix politiques réalisés se fondent sur les pseudo-environnements de chacun. « Nous assumerons que ce que chaque homme fait ne se base pas sur un savoir direct et certain, mais sur des images faites par lui ou qui lui ont été transmises. »

Cela confère une certaine difficulté à l’analyse de la pensée politique humaine, qu’il appelle l’opinion publique. Il la définit comme les images constituées intérieurement par des humains à propos d’autres humains, qui servent de fondation aux actes pris par les premiers.

L’auteur mentionne, comme premier problème vis-à-vis de l’opinion publique, les facteurs limitant l’accès des hommes à l’information : « les censures artificielles, les limitations du contact social », et bien d’autres. Ce faisant, il souligne notamment que la fortune individuelle des hommes permet de faire disparaître certains facteurs limitant l’acquisition d’information. « Avec l’argent il peut surmonter presque tous les obstacles tangibles à la communication, il peut voyager, acheter des livres »… La détention d’informations étant essentielle à la prise de décision, celui qui en détient plus ne peut que prendre de meilleures décisions. En théorie.

Il prend note aussi de l’effet de la classe sociale de chacun sur le pseudo-environnement, et sur les décisions prises en conséquence. À cause des informations obtenues grâce à sa classe sociale, et des normes morales qui y sont attachées. Enfin, il n’oublie pas le bruit incessant dans lequel les ouvriers ou citadins doivent vivre, qui les empêcherait de penser autant que d’autres. Des détails certainement moins anodins qu’il n’y paraît.

Puis, c’est au tour de la présentation d’un autre concept : le stéréotype. Un peu différent de sa définition normale, ce mot est utilisé ici pour désigner, en quelque sorte, des fragments de pseudo-environnements construits par d’autres et transmis par le biais de la culture.

« En général nous ne voyons pas d’abord, pour définir ensuite, nous définissons d’abord et voyons ensuite. […] nous choisissons ce que notre culture a déjà défini pour nous, et nous tendons à percevoir ce que nous avons choisi dans la forme stéréotypée pour nous par notre culture. »

La catégorie sociale à laquelle chacun appartient, qui est attachée à une culture de classe propre, influence donc la pensée de chacun en transmettant des modèles simplifiés d’interprétation du monde. Et ceux-ci deviennent des piliers fondateurs de notre pensée, que l’on a du mal à renier. Car, en ses mots, le stéréotype « précède l’usage de la raison ; est une forme de perception, impose un certain caractère aux données sensorielles avant que les données atteignent l’intelligence ». C’est pour cela que nous préférons parfois le déni de réalité à la contradiction de ces stéréotypes.

Conclusion sur l’esprit humain : « notre accès à l’information est obstrué et incertain, notre appréhension est profondément contrôlée par nos stéréotypes, les preuves dont notre raison dispose sont sujettes à des illusions de défense, prestige, moralité, espace, temps, et échantillonnage. »

Quelle en est la conséquence sur les processus décisionnels des États modernes ? Pour Lippmann, la volonté commune est produite par les politiciens qui déforment la réalité. Ceux-ci utilisent les processus de pensée humaine pour extraire de la réalité des symboles « interprétables », donnant envie de voter pareillement à des personnes aux avis contradictoires. La volonté commune ne représenterait donc en aucun cas la véritable somme des intérêts individuels des citoyens.

De la même façon, il constate que l’action individuelle est difficile dans les groupes humains, qu’il y a besoin d’organisation pour agir (cf. Michels et Olson)… Et que le plus grand pouvoir des citoyens individuels consiste à répondre oui ou non à des questions simplifiées, polarisées par les politiciens pour obtenir la réponse souhaitée.

Puis, il traite des différences entre les leaders et les masses, comme Robert Michels l’avait fait avant lui, mais sous l’angle de son modèle. Il y explique comment les politiciens usent de leur statut et de la confiance des gens, pour créer leur propagande et « fabriquer le consentement ».

D’après lui, « il n’est plus possible, par exemple, de croire en le dogme originel de la démocratie ; que le savoir nécessaire à la gestion des affaires humaines émerge spontanément du cœur humain ». Toutefois, et il le prouve par ses écrits à plusieurs reprises, Lippmann était lui-même victime d’un stéréotype incorrect portant sur la définition de la démocratie. En particulier, il déclare qu’il y a « deux visions de la démocratie : l’une présuppose l’individu autosuffisant ; l’autre une Surâme régulant tout ». Pour lui, la démocratie est donc une fantaisie reposant soit sur des individus omniscients, soit sur une entité de nature quasi-religieuse, une conscience collective unissant les esprits des citoyens.

Sa conclusion sur le sujet est toute simple : « La leçon est, je crois, assez claire. En l’absence d’institutions et d’éducation par lesquelles l’environnement est si parfaitement retranscrit que les réalités de la vie publique se distinguent entièrement des opinions égoïstes, les intérêts communs échapperont entièrement à l’opinion publique, et ne peuvent être gérés que par une classe spécialisée dont les intérêts dépassent leur environnement immédiat. »

Enfin, établissant que la presse n’est pas en mesure de pallier tous ces problèmes, il explique qu’avec la complexification de la société, il y a un besoin croissant d’experts capables de servir d’intermédiaires entre le citoyen et la réalité.

Voici donc ce qu’il propose : la mise en place de services de renseignement et d’expertise dans chaque ministère, dont la mission serait uniquement de rester totalement neutres et de recueillir, analyser, filtrer et transmettre toutes informations utiles sur le monde réel aux politiciens associés. Ces experts « plus neutres que neutres » devraient avoir un financement garanti et indépendant des politiciens, des postes à vie sauf en cas d’expulsion par jugement de leurs pairs, un accès illimité à l’information, le pouvoir d’interroger les gens, et le devoir de comparer les travaux effectués d’un bureau à l’autre.

Parce que l’humain a du mal à se faire une représentation intérieure correcte de la réalité, il souhaite créer une institution qui « améliore » cette représentation afin que les politiciens prennent de meilleures décisions. Un ministère de la Vérité chargé de présenter l’opinion publique à la presse, au lieu de laisser la presse le faire. Des aristocrates de la connaissance, immaculés et incorruptibles.

Essentiellement, alors que d’autres proposaient à son époque la planification centrale de l’économie, Lippmann proposait la planification centrale du savoir. Ironiquement, selon lui, cela devrait permettre une « décentralisation satisfaisante » alors qu’il propose juste d’ajouter une couche d’élite supplémentaire*.* En ignorant, d’ailleurs, qu’elle resterait corruptible. Ou encore qu’elle est aussi vulnérable à la loi de Goodhart : toute mesure cesse d’être une bonne mesure dès qu’elle devient un objectif. Au contraire, il pensait que « plus on peut analyser l’administration et déterminer quels éléments peuvent être comparés, plus on invente de mesures quantitatives pour les qualités que l’on désire promouvoir, plus on peut transformer la compétition en résultats idéaux ».

Depuis 1922, aucun gouvernement ne semble avoir adopté ses recommandations à la lettre. Il n’en demeure pas moins que si l’on réduit cette idée à son concept le plus primitif, qui est de vouloir reposer sur une « élite du savoir » dont la fonction est d’aider les autres élites à mieux décider, alors il est possible de trouver d’autres exemples historiques.

Le plus connu est certainement celui du mandarinat chinois. Au cours du IVe siècle avant J.C., le père du légalisme chinois, Shang Yang, avait aboli le féodalisme. Pour le remplacer, il avait créé un système juridique clair, puis mis en place une grande administration à la fois brutale et efficace pour inciter fortement les sujets de l’Empereur à se diriger vers l’agriculture ou l’armée. Neuf siècles et quelques décennies après les réformes de Shang Yang, obsédé par le mérite et le contrôle étatique, une nouvelle version adoucie par le confucianisme puis bureaucratisée est apparue en l’an 605 : le mandarinat.

1340 ans avant nous, les Chinois avaient déjà inventé l’ENA sous forme de concours, et le gouvernement par les hauts fonctionnaires. Le fantasme de Lippmann était partiellement mis en pratique : les « plus savants » du pays étaient aux commandes. On leur confiait des préfectures, des provinces ou des postes prestigieux au palais impérial, afin qu’ils puissent assister l’Empereur dans la gestion du pays grâce à leur savoir supérieur au reste de la population.

Contrairement aux recommandations de Lippmann, ces experts n’étaient pas que des experts, ils étaient simultanément décideurs. Cependant, leur mission était bel et bien d’œuvrer pour que l’Empereur puisse bénéficier d’un pseudo-environnement mieux construit, d’une image plus correcte de la réalité. Quel en a été le résultat ?

Au tout début de l’existence de cette institution, ça se passait plutôt bien. Mais rapidement, de plus en plus de fausses informations ont émané de ce système. Les mandarins, du niveau municipal au niveau gouvernemental, étaient structurellement incités à exagérer le positif et sous-déclarer le négatif. Agacé de ne pas pouvoir se fier à ces informations, l’Empereur Kangxi a même réinstitué un ancien système de lancement d’alerte à base de courriers secrets lui étant directement adressés… Par des mandarins de haut rang, ce qui n’a pas vraiment réglé le problème.

C’était décevant en termes de qualité de l’information, mais il faut l’admettre, le mandarinat ne correspond pas tout à fait à ce que Lippmann a recommandé puisque les mandarins avaient aussi un certain pouvoir politique. Alors, quel autre modèle historique pourrait bien correspondre à cette idée d’un mandarinat neutre et dédié uniquement à la recherche, au filtrage et à la mise en forme de l’information ?

Il y en a bien un, techniquement, si on oublie le critère d’intégration officielle à l’État : celui des cabinets de conseil. Ils n’ont aucun pouvoir politique officiel, présentent des informations aux dirigeants pour mieux gouverner, peuvent voir leurs travaux comparés avec ceux d’autres entités, et sont grassement payés. En France, comme en Suisse, comme dans des dizaines d’autres pays. Avec les cabinets de conseil, on a rajouté une surcouche d’experts à tous les experts déjà présents au sein de l’administration.

Et sur toute la planète, les résultats ne sont pas plus brillants que ceux obtenus par les mandarins. En Suisse, conflits d’intérêt4. Aux États-Unis, conflits d’intérêt aussi5. En Australie, ils facturent 290 000 $ pour des rapports rédigés par IA6. Assurément une information de qualité, qui aide à mieux gouverner…

Et il ne faut pas oublier non plus notre célèbre affaire McKinsey. Il y a suffisamment de preuves pour affirmer sans trop douter que l’idée de Lippmann ne fonctionne pas : ce n’est pas avec plus d’experts qu’on a de meilleurs résultats. Pour avoir quand même envie de croire le contraire, il faut être complètement secoué !

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