L’effet Reine Rouge est certainement très utile pour expliquer comment fonctionne la majorité des États modernes. Cependant, le postulat de départ implicite qu’il n’existe aucun autre modèle de société est faux ; et il n’explique pas comment, exactement, la société peut résister aux élites. Par quels mécanismes, quels droits ? Acemoğlu et Robinson mentionnent brièvement syndicats, médias et partis comme moyens pour la société de se mobiliser et de lutter contre l’élite…
Mais ils ne vont pas plus loin. Ils ne réfléchissent pas aux caractéristiques inhérentes de ces institutions et à leurs problèmes. Ils ignorent l’essentiel de la théorie juridique, et ne font que mentionner ce qui existe déjà sans réfléchir à ce qui pourrait être mieux. Ils béatifient le système étasunien des « checks and balances » alors que ce n’est qu’un outil destiné à stabiliser le carré vicieux des amerloques. Ils sortent des énormités comme « sans la vigilance de la société, les constitutions et garanties ne valent pas beaucoup plus que le parchemin sur lequel elles sont écrites », sans réfléchir à pourquoi ces constitutions et garanties ne valent rien en pratique*.* Dans ce livre, ils ne traitent que superficiellement de nombreux éléments situés au cœur du problème. Et pourtant, ils y admettent leur importance !
« Le deuxième pilier du Léviathan Enchaîné, la mobilisation sociale, est encore plus critique [que les droits constitutionnalisés] parce que c’est l’essence de l’effet Reine Rouge. Par mobilisation sociale, nous désignons l’implication de la société en général (en particulier les non-élites) en politique, ce qui peut prendre à la fois des formes non-institutionnalisées, comme des révoltes, manifestations, pétitions, et une pression générale sur les élites à travers les associations ou les médias, et des formes institutionnalisées à travers les élections ou assemblées. »
Sur ce paragraphe, par exemple, ils nous parlent de mobilisation sociale non-institutionnalisée, mais ne réfléchissent pas à pourquoi ces formes de mobilisation existent, quels sont leurs coûts, et quels résultats elles produisent.
Si les Français sont connus mondialement pour manifester constamment, si tant d’entre nous crient, fabriquent des banderoles et des panneaux, ce n’est pas par amour du chant, du collage et du dessin. C’est parce que nous avons déjà internalisé inconsciemment la vérité que notre vote est inutile. La manifestation est le seul moyen qu’il nous reste de nous faire entendre, car il n’existe aucun moyen institutionnel pour y parvenir. C’est un vestige de nos pulsions vengeresses, canalisé par la tradition pour éviter de trop causer de dommages à la société lorsqu’on s’exprime. Tradition qui ne suffit pas toujours, ce qui mène parfois les manifestations à dégénérer en émeutes.
Ce n’est donc pas quelque chose de positif dans l’absolu. C’est positif en termes relatifs, puisque l’impossibilité de manifester prouverait sans le moindre doute que notre Léviathan est devenu Despotique. Mais dans un régime démocratique, personne (ou presque) ne manifeste, parce que le peuple n’y a pas besoin de manifester pour imposer sa volonté. Et s’il n’y a pas ou très peu de manifestations, il n’y a pas ou très peu d’émeutes, de vitrines brisées et magasins pillés, de voitures brûlées, de victimes collatérales, de mains explosées par des grenades… Il n’y a que la politique institutionnalisée et le débat.
Et que dire aussi des médias et associations qu’ils citent comme formes non-institutionnalisées de mobilisation sociale ! Cette affirmation est tellement ridicule que j’en suis resté coi quelques secondes lorsque je l’ai lue. Comment peuvent-ils ouvertement ignorer que les médias et associations ont été accaparés par les élites à travers toute la planète depuis des décennies ?
Ils citent, à un moment, un oligarque russe propriétaire de plusieurs médias, mais semblent prétendre que la situation dans les États qu’ils qualifient de démocratiques n’a rien à voir. Or, que ce soit Murdoch et Soros dans le monde anglo-saxon ou Niel, Bolloré, Pigasse et Saadé chez nous, la méthode est la même. Ils utilisent leur argent pour acquérir de multiples médias, puis le débat est orienté, les slogans sont recyclés à outrance… Ainsi, le soi-disant « mécanisme de mobilisation sociale non-institutionnalisé » devient immédiatement un mécanisme de mobilisation anti-sociale institutionnalisé, par l’action d’institutions économiques désirant plus d’extraction de valeur.
Aux États-Unis, le Sinclair Broadcast Group s’est fait remarquer pour son script « C’est extrêmement dangereux pour notre démocratie »1, répété verbatim à travers des dizaines de chaînes télé : un bourrage de crâne digne de l’URSS. En France, Xavier Niel a fait l’erreur de dire la vérité et a tenté de se rattraper en prétendant que c’était une blague : « Quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix ».
Et bien sûr, puisqu’elles étaient mentionnées aussi : les associations ne sont pas différentes. Souvent financées par les mêmes personnages, lorsque c’est le cas elles participent aussi à concrétiser leurs intérêts. Ce peut être fait en redorant leur blason (exemple : Fondation Bill-et-Melinda-Gates), ou en défendant des causes qui rendent service à ces « grands patrons »… En leur apportant plus de main-d’œuvre à bas coût pour maximiser les profits, par exemple.
Bref, en réalité, tout cela révèle qu’Acemoğlu et Robinson ont à peine effleuré ces sujets. Mais aussi et surtout, qu’ils sont passés à côté de la clé du problème, malgré quelques paragraphes indiquant qu’ils étaient à deux doigts de le comprendre. Et l’un des exemples les plus intéressants se trouve, littéralement, juste après celui sur les médias que je viens de mentionner.
« Le despotisme découle de l’incapacité de la société à influencer les règles et actions de l’État. Bien qu’une constitution puisse spécifier des élections démocratiques ou une consultation, un tel décret ne suffit pas à rendre le Léviathan réactif, responsable, et enchaîné à moins que la société soit mobilisée et devienne participante de la vie politique. Donc la portée d’une constitution dépend de la capacité des gens ordinaires à la défendre et exiger ce qui leur a été promis, si nécessaire par des moyens non-institutionnels. Les dispositions constitutionnelles, à leur tour, sont importantes à la fois parce qu’elles accordent une meilleure prévisibilité et cohérence au pouvoir de la société et parce qu’elles consacrent le droit de la société à continuer de faire part de la politique. »
Je l’admettrai bien volontiers, cette traduction de leur texte que je viens de faire est légèrement orientée. En effet, j’y ai choisi de transformer « engaged in politics » en « devienne participante » et « faire part ». C’est un sens que peut avoir le mot « engaged », mais pas le seul, puisqu’il pourrait aussi être traduit par « devenir acteur », par exemple. Mais dans la pensée des auteurs, je n’ai pas détecté d’intention de faire de la société plus qu’une simple instance consultative infantilisée qui fait des crises de nerfs dans la rue quand les grandes personnes décident d’un truc qui ne lui plaît pas. Ils ne suggèrent pas que la société peut devenir actrice, ou même metteuse en scène de la vie politique : au mieux, elle ne peut devenir dans leur paradigme de l’effet Reine Rouge qu’un spectateur dont le seul pouvoir est de jeter une ou deux tomates sur les plus mauvais acteurs.
L’exemple Suisse est d’ailleurs très intéressant dans ce cadre, puisqu’il montre en fait la performance maximale d’un système correspondant à ce paradigme. En matière législative, les Suisses ne disposent que de pouvoirs de blocage, pas d’initiative. Et ce n’est même pas le cas pour tous les sujets. Ils sont donc, concrètement, toujours spectateurs : ils ne peuvent que réagir à ce que font les acteurs.
Globalement, ils sont plus satisfaits de leur système que nous du nôtre, et leur pays est plus prospère. Ce qui, évidemment, n’est pas dû qu’à des facteurs constitutionnels : l’histoire et la géographie y jouent pour beaucoup. Mais ce n’est pas le sujet. Dans le cadre intellectuel défini par Acemoğlu et Robinson, les Suisses ont des institutions plus inclusives que les nôtres, et ils en sont plus satisfaits.
Cependant, leur satisfaction n’est pas totale, et leur pays souffre malgré tout de nombreux dysfonctionnements. L’extraction de valeur par l’élite n’est pas un simple cauchemar en Suisse : vous le savez désormais aussi bien que moi, c’est également une réalité chez eux. Elle est juste moins violente qu’ailleurs. Et c’est le cas justement parce que les Suisses disposent d’une poignée de pouvoirs efficaces, ce qui oblige leurs élites à faire certaines concessions.
Si l’on devait transposer tout cela dans l’allégorie de la course de la Reine Rouge, tandis que dans les autres pays, les deux coureurs sont « à égalité » sur le plan du matériel, et qu’il n’y a pas vraiment de limite à la distance entre les deux ; en Suisse le coureur qui représente le peuple détient une paire de bolas. Ces armes, constituées de sphères reliées par des cordes, peuvent être jetées vers un adversaire pour l’immobiliser en s’enroulant autour de ses jambes. Le coureur représentant l’élite suisse, sachant qu’il risque de se prendre des bolas dans les pattes à tout moment, préfère donc éviter de tricher ou de trop s’éloigner. Ainsi se résume le pouvoir des Suisses, et la manière qu’ils ont de ralentir la course occasionnellement par la force. Même si ça leur arrive de rater leur tir.
Hélas, les deux prix Nobel ne parviennent pas à voir que ce n’est pas la limite supérieure de ce qui est possible dans l’absolu : c’est seulement la limite supérieure d’un système où le peuple reste spectateur.
« Le pouvoir de la société est basé sur la capacité des gens à résoudre leur problème d’« action collective » pour participer à la vie politique, bloquer les changements auxquels ils s’opposent, et imposer leurs souhaits aux décisions sociales et politiques majeures. […] Les méthodes non-institutionnalisées d’exercer le pouvoir sont imprévisibles parce qu’elles n’offrent pas de méthode fiable pour résoudre le problème de l’action collective, tandis que le pouvoir institutionnalisé peut être plus systématique et prévisible. Les constitutions peuvent ainsi permettre à la société d’exercer son pouvoir d’une façon plus cohérente. »
Alléluia ! Enfin, presque. Ils comprennent que l’ultime solution se trouve dans la Constitution et les droits qu’elle offre aux citoyens. Et ils comprennent que le problème de l’action collective doit être résolu par ces droits. Hélas, malgré cela, ils demeurent incapables de voir au-delà de ce qui existe déjà. Et c’est toujours vrai à la toute fin du livre, où ils ne remettent toujours pas en cause ni le rôle de l’élite, ni le processus d’obtention des droits des citoyens.
« Consacrer ces droits établit des limites claires à ce que l’État et les élites puissantes de la société peuvent et ne peuvent pas faire. La privation de la capacité des gens à s’organiser, plaidoyer, ou suivre leur mode de vie dépasse les limites de ce que qui que ce soit peut faire lorsque ces droits sont clairement protégés. Il en va de même pour la création de conditions qui forcent les gens à être économiquement asservis et dominés. »
Quoi qu’il en soit, je souhaite revenir sur un élément cité précédemment : le problème de l’action collective, identifié par Mancur Olson. En effet, les deux auteurs de The Narrow Corridor mentionnent également les « passagers clandestins » qui profitent de l’action des autres, dont l’existence inévitable rend irrationnelle pour les membres de grands groupes toute action en faveur des intérêts du groupe.
Pris dans son ensemble, le principe pourrait être formulé ainsi par un économiste désirant le simplifier : si le rapport coût-bénéfice d’une action favorable au groupe est trop élevé pour les individus, aucun individu rationnel n’agit dans l’intérêt de son groupe. Or, bien que ce soit très proche de la réalité lorsqu’il est question d’économie, comme dans le cas des cartels, en matière de politique la question me semble un peu plus subtile.
En effet, premièrement, sur les marchés financiers un euro équivaut à une unité de pouvoir. C’est un pouvoir qui peut avoir plusieurs usages : il peut servir à œuvrer dans l’intérêt du groupe, mais aussi dans l’intérêt exclusif de l’individu. Son effet est par ailleurs à peu près certain : un industriel qui investit un euro pour acheter une machine verra sa productivité augmenter, à moins d’avoir mal géré l’affaire. Idem lorsqu’il corrompt ou « convainc » un politicien par lobbying. Peu importe. Généralement, tout investissement rationnel est efficace.
La configuration est très différente en politique : le vote, notamment, est une unité de pouvoir qui ne peut avoir aucune autre utilité que d’œuvrer dans l’intérêt du groupe de son choix ; et son effet est au mieux très incertain, surtout avec des mandats non-impératifs. On ne peut donc pas s’attendre à ce qu’un vote ait en politique les mêmes effets qu’un euro en économie, bien qu’ils représentent les unités de pouvoir respectives de chaque domaine.
Et, deuxièmement, la réduction de l’action citoyenne à la notion de coût fonctionne beaucoup moins bien que sur les marchés économiques. Un investissement industriel ou un pot-de-vin peut être chiffré, mais ce n’est pas le cas du temps et de l’énergie dépensés par chaque citoyen individuellement pour acquérir les informations nécessaires à une prise de décision. Certains disposent déjà des connaissances, d’autres n’ont pas que ça à faire… Et il y a un autre facteur multiplicatif, encore plus important : la friction. S’il est trop difficile pour un citoyen d’agir, ou qu’il sait que la probabilité de succès est quasi-nulle, alors il n’agira pas s’il est rationnel.
Tout cela complique le tableau et prouve qu’il est nécessaire, pour maximiser les chances qu’une institution politique reste inclusive, de mettre en place non seulement des droits mais aussi des infrastructures et procédures fiables, efficaces et faciles d’accès. En réduisant la friction, nous minimiserons toute divergence entre le désir de contribuer à l’intérêt commun et la pratique. Et en conséquence, nous maximiserons les chances qu’un citoyen rationnel agisse au bénéfice de la nation.
Heureusement, tout le monde n’est pas rationnel : il y a des gens comme moi, qui suis en train de passer des mois entiers à rédiger ceci alors que mes chances de succès font paraître colossales n’importe quelle marge d’erreur statistique. Le patriotisme, par définition, est irrationnel : il incite à dépenser notre énergie et notre temps simplement par amour de notre nation et de nos concitoyens, malgré l’éventuelle présence de passagers clandestins.
Les institutions politiques ont là un avantage énorme. Tandis que les institutions économiques tendent naturellement vers l’extraction ; s’il y a suffisamment d’amour pour la nation au sein de la population, alors les institutions politiques auront une tendance naturelle à l’inclusivité. Après tout, quel genre de patriote souhaiterait asservir ses compatriotes ? Par définition, c’est un sentiment inclusif. Mais au sens d’Acemoğlu et Robinson, qui n’a rien à voir avec l’usage courant du terme.
C’est pour cela, notamment, que le tribalisme sous toutes ses formes (ethnique, religieux, politique…) est le pire ennemi de la prospérité des nations : si on le laisse s’incruster, alors le patriotisme meurt lentement, et la proportion de citoyens défendant l’intérêt de la nation diminue jusqu’à ce que plus personne ne le fasse. Ensuite, lorsqu’un tribaliste arrive au pouvoir, il rend extractives toutes les institutions inclusives, au profit de sa tribu et au détriment de la nation.
Mais revenons-en au discours d’Acemoğlu et Robinson, et au dernier élément susmentionné auquel je souhaite répondre. Car avec cette phrase, ils ont touché la vérité du bout des doigts : « la portée d’une constitution dépend de la capacité des gens ordinaires à la défendre et exiger ce qui leur a été promis, si nécessaire par des moyens non-institutionnels ».
Et leur dernier chapitre y fait écho. « Notre argument a été que la clé pour rendre cela plus stable et réduire le risque d’être éjectés du Couloir est de chercher à créer et recréer l’équilibre du pouvoir entre État et société, entre ceux qui sont puissants et ceux qui ne le sont pas. L’effet Reine Rouge est là pour nous aider, mais ultimement le pouvoir de la société provient de son organisation et sa mobilisation. »
Ici, leur véritable péché a été de ne pas savoir imaginer comment aller plus loin, de ne pas savoir penser un système où leur course de la Reine Rouge n’est pas nécessaire. Notamment, ils n’ont pas su voir que le droit le plus important de tous est celui de choisir collectivement quels sont les droits dont chaque membre de la collectivité doit disposer.
Les Suisses le peuvent mais ne le font pas, probablement parce qu’ils sont satisfaits des droits qu’ils ont déjà. Au sein de l’Union Européenne, la situation est différente : personne ne le peut. Les peuples des soi-disant démocraties sont tous sujets de leurs élites. Ils ne peuvent que quémander des miettes de pouvoir, parce qu’ils ne disposent pas du plus essentiel. Et c’est sans parler, bien sûr, de toutes les infrastructures, procédures et autres droits nécessaires pour réduire la friction et inciter les citoyens rationnels à agir. Pour le bien de la nation, il faut leur offrir les meilleurs leviers d’action possibles.
En donnant aux Français le pouvoir de choisir leurs propres pouvoirs, ainsi que tout ce dont ils ont besoin pour exercer les autres pouvoirs qui viendront avec, nous pourrons complètement faire sortir notre pays du paradigme de la course de la Reine Rouge. Car le coureur qui représentera le peuple français dans cette allégorie n’aura pas de bolas, mais une arme à feu. Et là, tout de suite, le coureur qui y représente l’élite aura beaucoup moins envie de courir pour satisfaire son égoïsme. Peu importe la distance qu’il pourrait gagner, il pourra aussi vite être renvoyé à la case départ en un simple appui sur la gâchette (métaphoriquement, je le rappelle).
Nos institutions politiques seront irrémédiablement inclusives, et elles permettront par conséquent de garantir que nos institutions économiques le restent aussi. C’est par ce moyen que nous vaincrons cette course futile, et que nous obtiendrons la prospérité la plus durable qui soit.
Cela dit, avant de passer à la suite, je dois vous faire part d’un dernier élément concernant cette prospérité que nous recherchons tous. Je l’ai déjà mentionné dans le chapitre portant sur le bicamérisme, l’instabilité politique et législative coûte cher.
La raison de ce coût se trouve parmi les différents besoins des entrepreneurs et industriels alimentant nos économies, quelle que soit l’échelle de leur participation. Qu’il s’agisse d’auto-entrepreneurs individuels ou de fondateurs d’entreprises désormais cotées en bourse, leurs besoins fondamentaux sont les mêmes. Car la création d’activité économique est un investissement : avec du temps, du travail et du capital, on espère générer plus de capital sans trop prendre de risques.
L’instabilité et le flou législatif ou politique constituent des problèmes majeurs, puisqu’ils interdisent de se projeter dans le temps long et renforcent le facteur de risque. Par conséquent, ils découragent la création ou le maintien d’activité économique.
Ce ne sont toutefois pas les seuls obstacles économiques. Et le plus important de cette catégorie, sans le moindre doute, est en fait le risque d’atteinte au droit de propriété privée. Acemoğlu et Robinson en parlaient dans Why Nations Fail : une protection robuste de la propriété privée est essentielle au développement de l’activité économique.
En Corée du Nord, « L’absence de propriété privée signifiait que peu de gens étaient incités à investir ou à s’efforcer d’augmenter ou même de maintenir la productivité. Le régime répressif et étouffant était inamical à l’innovation et l’adoption de nouvelles technologies. Mais Kim Il-Sung, Kim Jong-Il, et leurs copains n’avaient aucune intention de réformer le système, ou d’introduire la propriété privée, les marchés, les contrats privés, ou de modifier les institutions économiques et politiques. La Corée du Nord continue de stagner économiquement. »
La Corée du Sud, elle, prouve que la propriété privée et le marché libre amènent à la prospérité : en partant de la même base que la Corée du Nord, ils ont rejoint les pays développés en à peine quelques décennies. Nous pouvons déduire de tout cela que si la protection de la propriété privée et l’élimination de l’incertitude sont des moteurs essentiels de l’économie, sur le très long terme, le régime le plus prospère sera celui qui aura le plus de chances de les garantir durablement.
Or, bien qu’une démocratie parfaite soit sujette aux aléas des désirs du peuple, ceux-ci ont très peu de chances de mener à l’abolition totale ou partielle de la propriété privée. C’est une idée très minoritaire dans la population générale en France, le score moyen du Parti Communiste aux élections nationales suffit à le prouver.
On ne peut pas en dire autant des régimes autoritaires : très souvent, ceux-ci amènent à la confiscation de quantités incroyables de richesses, qui deviennent poussière entre les mains des dictateurs. Mugabe, Chávez et Maduro, Castro, Kadhafi, Ceaușescu… La liste est très longue. De plus, cette pratique est parfois accompagnée du massacre des propriétaires dépossédés, comme dans le cas de Pol Pot, ce qui n’incite pas non plus à tenter de développer une activité économique.
Mais la question des dirigeants autoritaires ne peut pas être balayée en mentionnant les exemples négatifs : il y en a également d’autres qui ont su garantir avec force les droits nécessaires au développement de leur économie. Les trois exemples les plus remarquables sont Lee Kuan Yew à Singapour, Park Chung-Hee en Corée du Sud, et Chiang Kai-shek à Taïwan, bien que ce dernier ait également confisqué quelques terres en parallèle.
Là où un régime démocratique est largement supérieur à ceux de ces dirigeants, c’est par son caractère décentralisé. Les croyances du peuple français ne changeront pas du jour au lendemain : si leurs valeurs culturelles et leurs préférences politiques générales impliquent de protéger la propriété privée, alors elle sera protégée durablement.
Dans les régimes plus centralisés, le changement de dirigeant induit souvent un changement radical de politiques publiques. Un dirigeant compétent ayant choisi de protéger la propriété privée peut être suivi par un autre qui confisque tout et détruit son économie en quelques années. Ces régimes ne peuvent donc garantir totalement une bonne performance économique que pendant la durée d’une vie humaine, et souvent beaucoup moins.
Les démocraties, elles, sont en mesure de garantir la protection de tous les droits essentiels au développement économique tant que la culture populaire locale inclut les valeurs associées à ces droits. Ce qui, je suppose, dure généralement beaucoup plus longtemps que la vie d’un dictateur moyen. Et c’est d’autant plus vrai si, en sus de cette protection associée à la nature même du régime, la Constitution comprend des protections renforcées de ces droits.