Dans son article susmentionné, Hayek semble déjà parvenir à la conclusion que la démocratie est le plus efficace des systèmes politiques. Il décrit en effet, dans sa conclusion, que le problème est celui du « caractère nécessairement imparfait de la connaissance humaine », et la solution, celle « d’un processus par lequel la connaissance est sans arrêt communiquée et acquise ».
En effet, fondamentalement, tout régime politique est aussi un système de calcul de solutions. Des solutions plus complexes qu’un simple prix, certes, mais des solutions malgré tout. Il est donc logique, pour maximiser la performance du système, de maximiser la transmission des informations nécessaires à la détermination des solutions recherchées.
Là où la démocratie est très intéressante, c’est qu’elle dispose sur ce point d’un avantage colossal face à l’aristocratie. Puisqu’elle est fondée sur la détention directe du pouvoir par le peuple, elle consiste en pratique à faire participer l’intégralité des détenteurs d’information au processus décisionnaire étatique. Dans une aristocratie, l’État a besoin d’un système à base de mandarins, complexe, lent et biaisé, pour transmettre l’information ; alors que dans une démocratie, l’État absorbe naturellement et directement tout le savoir des citoyens.
En outre, si elle est bien conçue, la démocratie empêche totalement la création d’une oligarchie : elle est donc naturellement protégée contre l’extraction de valeur. Plus précisément, elle atteint cet objectif en interdisant dans la pratique la concentration et l’accumulation du pouvoir politique, en séparant le pouvoir politique et la compétence technique, et en tranchant le lien entre l’influence (issue de la réputation ou de la richesse) et la capacité à faire pression sur l’État.
La démocratie ne consiste pas à s’assurer de toujours avoir les meilleurs au pouvoir, mais à s’empêcher d’avoir les pires… Et à maintenir une superposition aussi parfaite que possible entre les intérêts de l’État et ceux du peuple.
C’est ici que l’on trouve la question la plus essentielle du débat démocratique, que Michels a complètement ratée (comme beaucoup d’autres, à sa décharge). Le problème le plus important, le seul qui compte vraiment d’ailleurs, n’est pas celui de la qualité des résultats obtenus.
Mais je vais quand même me pencher dessus dans ce chapitre, pour évacuer ce sujet dont l’apparition dans le débat est inévitable. Car en matière de qualité des résultats, la démocratie est en fait parmi les meilleurs systèmes possibles. Elle ne garantit pas la perfection, mais ce n’est absolument pas une raison pour la considérer inférieure à l’aristocratie.
Premièrement, parce que vouloir chercher la perfection des décisions prises est absurde : l’erreur est humaine, et lorsqu’on doit piloter un système aussi vaste, elle est inévitable. Il faut accepter que la majorité puisse commettre des erreurs.
En plus, parce qu’elle est la majorité, elle en paiera forcément le prix (directement ou indirectement), et reviendra bien assez tôt sur sa décision. Thomas Sowell disait : « Il est difficile d’imaginer une façon plus stupide ou dangereuse de prendre des décisions que de remettre ces décisions entre les mains de gens qui ne paient aucun prix pour leurs erreurs ». Et la démocratie est justement le seul système dans lequel ceux qui prennent les décisions finissent toujours par en subir les conséquences.
Deuxièmement, l’argument de l’imperfection ne marche pas parce que si on l’oppose à la démocratie, alors on peut aussi l’opposer à l’aristocratie, qui produit des décisions aberrantes chaque jour. Au mieux, c’est donc un argument qui donne un point à chaque camp.
Troisièmement, une autre idée que l’on verra certainement avancée contre la démocratie sur le sujet est celle de l’indifférence supposée des citoyens. Après tout, l’abstention représente concrètement une perte d’information qui réduit la qualité des prises de décision, et elle est extrêmement élevée partout en Europe. Même en Suisse. Alors oui, c’est vrai, certains ne votent pas parce qu’ils s’en moquent éperdument. Mais ils ne représentent pas la majorité des abstentionnistes : en réalité, ce phénomène est largement dû à l’impuissance apprise, ici comme partout ailleurs.
Pour ceux d’entre vous qui ne connaissent pas ce terme, il s’agit du phénomène par lequel un être vivant exposé à une situation désagréable qu’il ne peut ni empêcher, ni fuir, finit par cesser d’essayer de faire quoi que ce soit. Puisque dépenser de l’énergie ne sert à rien, autant souffrir en silence.
Nos votes ne servent à rien et on constate cette inutilité à chaque vote depuis des décennies, alors de plus en plus de gens choisissent de s’abstenir. Pourquoi se déplacer jusqu’aux urnes si le résultat final est décidé uniquement par les politiciens ? Les abstentionnistes n’ont besoin de dépenser aucune énergie pour aller voter, et en prime, ils peuvent bénéficier du spectacle offert par les votants condamnés à constater que leurs candidats ne respectent pas leurs promesses de campagne.
Ces gens-là ne sont donc pas indifférents : au contraire, ils sont particulièrement soucieux de la politique de leur pays. Et malheureusement pour eux, ils le sont suffisamment pour avoir découvert que leur vote était inutile, ce qui les pousse à ne plus voter.
De ce fait, il n’y a rien de surprenant à ce qu’en France en 1978, le taux d’abstention aux législatives était de 17 %, et en 2017, de 51,3 %1. Nos concitoyens ont appris par l’expérience, après la naissance de la Ve République, qu’il ne servait à rien de voter dans ce nouveau régime.
Chez les Helvètes, la situation est similaire. Aux élections législatives, en 1919 le taux d’abstention était de 19,6 %, et en 2011, de 51,5 %2. La trajectoire est la même dans les deux pays, celle de la France ayant juste une pente plus forte. Pourquoi ? Certainement parce que les qualités démocratiques de la Suisse aident les citoyens à se sentir moins impuissants. Mais la présence de leur oligarchie de partis, la fameuse « formule magique » que j’avais mentionnée, et de nombreux autres facteurs les mènent malgré tout vers la même conclusion : le vote ne sert à rien.
Une affirmation difficile à contester, mais qui ne l’est que parce que le pouvoir est obligatoirement exercé par des intermédiaires. Dans une démocratie authentique, le vote ne peut pas être inutile, parce que personne n’est capable de forcer la main au peuple et diriger l’État de façon arbitraire. Par conséquent, c’est un type de régime souffrant beaucoup moins de l’abstention.
Cela dit, il ne faut pas se faire d’illusions : il y en aura toujours. D’une part, parce qu’il y aura toujours des gens qui se moquent totalement de la politique, c’est inévitable. Et d’autre part, parce qu’il y aura une part plus importante de gens qui estimeront que le reste des votants fera le bon choix même sans leur vote. Des gens qui estiment qu’ils n’ont pas besoin de voter pour que leur volonté soit accomplie. Ce type d’abstentionnistes existe déjà, mais je mettrais la main d’un politicien à couper que leur pourcentage est minuscule comparé à ce qu’il serait dans une véritable démocratie.
Bref. Revenons-en à la question d’origine, celle de la qualité des décisions en démocratie. Le quatrième élément prouvant que ce n’est pas un problème est le suivant : dans une démocratie « parfaite », dont le peuple est entièrement souverain et n’a besoin d’aucun représentant pour exercer son pouvoir, les décisions prises seraient certainement parmi les meilleures (la plupart du temps).
Comme l’avait démontré Francis Galton au siècle dernier, même dans une foule où les ignorants dominent et les votes aléatoires existent, le résultat moyen obtenu est très, très proche de la vérité. Dans son cas précis, la question était purement mathématique puisqu’il s’agissait de deviner le poids d’un bœuf. Mais cette remarque a donné naissance à la théorie de la sagesse des foules, testée sous tous les angles par de nombreux penseurs, mathématiciens et statisticiens. Celle-ci s’applique en fait à de nombreux types de problèmes, dont certains beaucoup plus complexes.
Et la conclusion obtenue est assez claire : quand un grand nombre de personnes exprime son avis de façon indépendante, et sans intervention d’une autorité supérieure qui vient « filtrer » les avis, le résultat moyen obtenu est très proche de la bonne solution.
Il y a, bien sûr, des cas où cette solution échappe au groupe. Notamment, lorsqu’il souffre d’un biais cognitif universel. L’effet de la sagesse des foules n’est pas sans faille. Toutefois, les arguments que l’on peut y opposer s’appliquent aussi aux systèmes décisionnels centralisés, et ils sont souvent encore plus efficaces sur des individus. Par exemple, si un grand groupe peut parfois être biaisé, un individu l’est presque toujours, même s’il fait de son mieux pour ne pas l’être. Et les politiciens ne font certainement pas de leur mieux pour rester neutres : au contraire, ils maximisent leurs biais selon leur conception des désirs de leur électorat.
Il en est de même lorsque la question est dépourvue de « réponse correcte », ce qui est le cas de beaucoup de sujets de société auxquels un État fait face. Dans ces cas-là, le groupe peut avoir un comportement plus arbitraire. Par exemple, il n’y a pas de réponse universellement correcte à la répartition des prestations sociales. Mais les individus aussi ont un comportement arbitraire sur ces points. Cet argument ne peut donc pas être utilisé pour discréditer la sagesse des foules lorsqu’il est question de démocratie.
L’objectif est de déterminer quel mode de décision produit les meilleurs résultats, et il n’y a que deux options : le groupe entier, ou un sous-ensemble de ce groupe. Les imperfections de l’un et de l’autre n’interdisent pas de déterminer lequel est supérieur. Or, l’effet de la sagesse des foules prouve que la démocratie est certainement le type de régime qui permet d’obtenir les meilleurs résultats, en moyenne et sur le très long terme. En d’autres mots, que c’est le meilleur chemin vers la prospérité. L’exemple Suisse, tout aussi modéré qu’il soit en matière de « force de la démocratie », semble soutenir cette conclusion : à ma connaissance, la démocratie ne les a pas menés vers le déclin et la misère.
Lorsque le peuple détient le pouvoir et qu’il prend les décisions en toute liberté de façon décentralisée, la décision prise sera quasiment toujours soit correcte, soit presque correcte. Et lorsqu’elle est incorrecte, la majorité s’en rend compte parce qu’elle en subit les conséquences, ce qui l’incite naturellement à corriger le tir. Tandis que de l’autre côté, les cabinets de conseil qui facturent des milliards d’euros pour quelques présentations PowerPoint ont l’habitude de se planter, et ce dans des proportions apocalyptiques.
Cette tragédie des « experts en démolition nationale » est certainement due en grande partie au fait que ces cabinets de conseil ne contiennent que des bureaucrates, et une poignée d’experts qui ont priorisé le profit au lieu d’œuvrer dans un but plus noble. Ce qui les pousse vers des conclusions un tantinet biaisées, à la fois par leurs caractères individuels et par leur statut social.
Le peuple, lui, ne souffre pas de ces problèmes-là. Non seulement on y trouve un bien plus grand groupe d’experts, susceptibles de débattre entre eux pour parvenir à la vérité ; mais on y trouve aussi tous les autres citoyens concernés. Ceux-ci, à défaut de disposer du savoir scientifique ou de l’intelligence nécessaire pour répondre à certaines questions, seront toujours en mesure de dire si la mesure leur conviendra personnellement. Notamment lorsqu’elle a des effets négatifs prononcés sur certaines couches de la population, un type d’éventualité très souvent totalement ignoré par les bureaucrates.
Cette notion nous ramène vers le sujet essentiel que je voulais aborder, avant de faire cette longue parenthèse sur la qualité des décisions en démocratie. En effet, la question la plus fondamentale dans le combat entre la démocratie et la représentation, que Michels a ignorée, est en fait celle de la légitimité.