13. Nous vivons dans une société

Quel pourrait bien être le point commun entre les États-Unis, la France, la Corée du Nord, la Suisse et le Zimbabwe ? Comment se fait-il que dans tous ces pays, une élite existe et s’accapare plus ou moins violemment le pouvoir malgré des différences historiques, culturelles et constitutionnelles majeures ?

Mancur Olson, brillant économiste et politologue étasunien, avait découvert au siècle dernier quelques indices intéressants relatifs à la structure même des groupes humains en général. Dans ses livres The Logic of Collective Action et Rise and Decline of Nations, il décrivait en 1965 et 1982 les dynamiques du pouvoir et du profit dans la lutte entre petits et grands groupes de personnes. Le principe de base, résumé autant que possible, est le suivant : les petits groupes humains ont un avantage concurrentiel colossal face aux grands groupes, lorsqu’il s’agit de défendre leurs intérêts communs.

En effet, plus un groupe de gens est grand, plus il est difficile pour ses membres de s’organiser. Et simultanément, le gain personnel potentiel dont chaque individu membre de ce groupe pourrait bénéficier, a tendance à diminuer lorsque la taille du groupe augmente.

Pour expliquer cette idée, il présente dans son deuxième ouvrage l’exemple suivant. « Considérons ces consommateurs qui conviennent qu’ils paient un prix plus élevé pour un produit à cause d’un monopole ou droit de douane discutable, ou ces ouvriers qui conviennent que leurs compétences méritent un salaire plus élevé. […] Si le consommateur ou ouvrier contribue quelques jours et quelques dollars à l’organisation d’un boycott ou d’un syndicat ou d’un lobbying pour une législation favorable, il ou elle aura sacrifié du temps et de l’argent. Qu’est-ce que ce sacrifice permettra d’obtenir ? L’individu aura au mieux réussi à faire avancer un peu (souvent de façon imperceptible) la cause. Dans tous les cas, il n’obtiendra qu’une part minuscule des bénéfices de ses actes. […] Puisque les bénéfices profitent à tous les membres du groupe, ceux qui ne contribuent en rien à cet effort obtiendront tout autant que ceux qui ont contribué. […] Le paradoxe, alors, est que […] les grands groupes, s’ils sont au moins composés d’individus rationnels, n’agiront pas dans leur intérêt de groupe. »

La faiblesse des grands groupes humains est en fait la conséquence du problème dit du « passager clandestin ». Les individus peuvent choisir de ne rien faire pour bénéficier des avantages issus du travail des autres, et lorsqu’ils font ce choix, ils deviennent des passagers clandestins. De la même manière qu’une personne qui rentre dans un bus sans payer, ils peuvent obtenir ce qu’ils désirent sans avoir dépensé quoi que ce soit. Et plus un groupe est grand, plus il est rationnel pour les individus de se comporter ainsi.

Une fois transposée à l’échelle supérieure (celle des groupes de groupes au lieu des groupes d’individus), cette notion permet d’expliquer en partie pourquoi, partout dans le monde, les élites dominent leurs sociétés. En effet, ce sont toujours des groupes plus petits que celui du peuple. Et comme il est plus facile pour tous leurs membres de communiquer, les élites sont plus à même de se mobiliser. De surcroît, individuellement leurs membres peuvent tirer plus de profit d’une éventuelle mobilisation.

En outre, et c’est encore plus important : ces petites organisations, par définition, ont deux options pour améliorer la prospérité de leurs membres. Elles peuvent œuvrer au bénéfice de la société toute entière en augmentant sa productivité et sa richesse, ou alors se battre pour obtenir une part plus élevée de la richesse déjà produite.

Mais comme c’est le cas pour les individus membres des grands groupes, pour rendre la société entière plus prospère, elles devraient beaucoup dépenser et leurs membres en tireraient un bénéfice réduit. Elles tendent donc naturellement à choisir l’autre option : s’accaparer une plus grande part de ce que la société produit déjà, souvent au détriment de la prospérité de la société qui s’en trouve réduite.

Inévitablement, la structure des incitations économiques et sociales pousse ces groupes à créer des rentes au lieu de produire plus. Olson avait décrit, à cet effet, un exemple qui s’avère correspondre à la France : celui des niches fiscales.

« L’une des manières évidentes par lesquelles un groupe d’intérêts spéciaux peut augmenter les revenus de ses membres en réduisant l’efficacité et la production d’une société est en faisant du lobbying en faveur de lois pour augmenter certains prix ou salaires, ou pour faire imposer certains types de revenus à des taux plus bas que d’autres revenus. […] en général les mesures de ce type ne feront pas qu’augmenter les revenus de ceux favorisés par la loi, mais elles réduiront aussi l’efficacité. […] si le prix est plus élevé ou les impôts plus faibles dans le secteur concerné à cause de cette loi émanant d’intérêts spéciaux, alors les ressources supplémentaires qui ont été déviées vers ce secteur ajouteront moins de valeur à la production de la société qu’elles ne l’auraient fait de par leurs précédents usages. »

Si nous avons un Code Général des Impôts beaucoup trop compliqué et débordant de niches fiscales, exemptions et autres taux réduits, c’est tout simplement parce que la France est percluse de groupes parasitiques qui ont chacun tenté de s’accaparer une plus grande part du gâteau au lieu de le faire grossir.

Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’une manière parmi d’autres pour ces groupes de saboter la société au sens large pour amasser plus de ressources. Olson cite également la formation de cartels, et nous pourrions y ajouter la mise en place de règlementations complexifiant ou interdisant l’accès à une industrie pour tout nouvel arrivant.

Plus tard, Daron Acemoğlu et James Robinson, devenus prix Nobel d’économie en 2024, ont traité dans leur ouvrage Why Nations Fail (2012) du lien entre la structure des institutions et la prospérité de différents pays. D’après eux, les institutions peuvent être soit extractives, soit inclusives.

Les institutions extractives concentrent le pouvoir dans les mains d’une élite, et lui permettent d’extraire des ressources du reste de la société, d’où le nom. Et au contraire, les institutions inclusives distribuent le pouvoir et remettent à plat les marchés financiers pour permettre à tous de participer, encourageant ainsi la croissance économique.

Les cartels, par exemple, sont des institutions économiques extractives : ils servent à limiter la compétition et faire payer plus cher aux consommateurs. Lorsqu’ils sont démantelés par le gouvernement, le marché devient plus inclusif. Le nombre d’entreprises en compétition est plus grand, et les prix payés par les consommateurs sont plus bas.

Or, d’après Acemoğlu et Robinson, les institutions économiques extractives sont accompagnées naturellement d’institutions politiques extractives, et elles se soutiennent mutuellement.

« Cette relation synergique entre les institutions économiques et politiques extractives introduit une boucle de rétroaction puissante : les institutions politiques permettent aux élites contrôlant le pouvoir politique de choisir des institutions économiques ayant peu de limites ou d’opposants. Elles permettent aussi aux élites de structurer les futures institutions politiques et leur évolution. Les institutions économiques extractives, à leur tour, enrichissent les mêmes élites, et leur richesse économique et pouvoir les aident à consolider leur domination politique. »

En d’autres mots, lorsque les institutions sont extractives, les politiciens et les industriels coopèrent pour s’enrichir mutuellement en exploitant le pays par tous les moyens possibles.

Il en résulte que « Les nations échouent lorsqu’elles ont des institutions économiques extractives, supportées par des institutions politiques extractives qui entravent ou même bloquent toute croissance économique. »

Si nous souhaitons prospérer, il est donc nécessaire de nous doter d’institutions conçues pour être inclusives et le rester. Elles doivent résister aux tentatives de prise de contrôle par l’élite, et garantir une concurrence libre et non faussée en matière d’industrie, de commerce et de travail.

Je dois préciser toutefois que cela ne signifie pas l’ouverture de tous les marchés à la concurrence. Ce n’est pas une prise de position ultralibérale. Il est tout à fait possible de limiter l’ouverture de marchés spécifiques, comme c’est le cas pour l’énergie avec EDF. Tant que le peuple en décide ainsi, ce n’est pas un problème. L’idée est seulement de s’assurer que tous les marchés que l’on a choisi d’ouvrir le soient dans des conditions optimales pour les citoyens, et qu’ils résistent à l’extraction de valeur par les élites.

Un peu plus loin, Acemoğlu et Robinson rappellent également pourquoi il est absurde d’attendre des politiciens actuels qu’ils changent les règles du jeu : ceux qui ont le pouvoir n’ont aucun intérêt à le redistribuer. « La seule manière de changer ces institutions politiques est de forcer l’élite à créer des institutions plus pluralistes. »

Pour résumer, les sociétés humaines sont intrinsèquement vulnérables aux institutions extractives et à la stagnation économique. Parce que les petits groupes humains ont plus de facilité et de meilleures raisons d’agir, souvent contre l’intérêt du plus grand groupe ; ils finissent un jour ou l’autre par créer des institutions extractives, monopoliser le pouvoir politique comme économique, et graver leurs privilèges dans le marbre jusqu’à ce que la société coule.

Ce modèle d’Acemoğlu et Robinson est passionnant, mais souffre de certains défauts. Notamment, il a été volontairement traité de façon quasi-binaire pour faciliter la compréhension des lecteurs, alors que le caractère inclusif ou extractif des institutions s’étale clairement sur un spectre assez large. De plus, ils commettent quelques approximations historiques, leurs définitions sont parfois fluctuantes, et ils me paraissent avoir un certain biais anglo-saxon et bourgeois. En fait, j’irai même jusqu’à dire que je suis un peu déçu par le reste de leur ouvrage, qui fait occasionnellement preuve d’erreurs logiques déconcertantes. Et je ne suis pas le seul à les critiquer pour cela.

Néanmoins, il reste vrai que les nations échouent à croître lorsque les institutions deviennent des boulets anti-croissance. Et il est également vrai que les élites politiques et économiques se soutiennent mutuellement.

On peut alors se poser la question : laquelle des deux a l’ascendant sur l’autre ? Malgré la synergie entre elles, la politique reste la source primaire de leurs pouvoirs respectifs. Acemoğlu et Robinson le disent explicitement, et sur ce point je suis entièrement d’accord : « Toutes les institutions économiques sont créées par la société. »

Ce ne sont pas les grands patrons qui dirigent les armées, la justice, l’administration ou les forces de l’ordre. Et même s’ils peuvent faire du lobbying pour obtenir la signature de certaines lois, ce ne sont quand même pas leurs mains qui signent le texte final. Les institutions politiques, malgré un pouvoir en apparence inférieur une fois ce maudit système extractif bien établi, détiennent en réalité la clé de l’existence des institutions économiques. Bien que leurs agents soient éminemment corruptibles, ce qui donne l’impression d’une forme de subordination aux institutions économiques, il leur suffit souvent d’une loi pour détruire ou remodeler des pans entiers de l’industrie.

D’un autre côté, selon Acemoğlu et Robinson, si les institutions politiques et économiques d’une société s’avèrent être inclusives, alors il y aurait un cercle vertueux : elles s’empêcheraient mutuellement de faire dériver la société vers un modèle extractif. « Les institutions économiques inclusives éliminent les rapports économiques les plus grossièrement extractifs, comme l’esclavage et le servage, réduisent l’importance des monopoles, et créent une économie dynamique, tant de choses réduisant les bénéfices économiques que l’on pourrait obtenir, au moins à court terme, en usurpant le pouvoir politique. »

Petit problème : dans cette phrase au ton péremptoire, ils se contentent d’affirmer que les bénéfices économiques à la corruption ou usurpation politique disparaissent, sans le prouver. La seule idée qu’ils apportent dans ce sens, présentée de façon tout aussi péremptoire, est la suivante : « Avec des institutions économiques inclusives, la richesse n’est pas concentrée entre les mains d’un petit groupe qui pourrait ensuite utiliser sa puissance économique pour augmenter son pouvoir politique de façon disproportionnée. »

Ce qui est de toute évidence complètement faux même dans une société aux institutions parfaitement inclusives, c’est-à-dire avec une entrée libre sur le marché et sans le moindre frein à la compétition. Car la compétition économique permet parfois à un participant tout à fait légitime de s’élever au-dessus des autres jusqu’à les écraser, tout simplement parce que le produit qu’il vend est supérieur. Il obtient ainsi une richesse colossale, ce qui correspond en pratique à un pouvoir suffisamment grand pour influencer la politique. Dans ces circonstances, il devient capable de transformer une institution économique précédemment inclusive en institution extractive pour son propre bénéfice.

Il faut regarder les choses en face : la source de la nocivité des institutions économiques n’est autre que leur nature profonde d’institutions économiques. Inclusives ou non, elles ont toujours une propension à se diriger vers plus d’extraction de valeur. Car dans les sociétés humaines modernes, argent est synonyme de pouvoir. Et en même temps, la compétition pure et sans obstacle n’interdit pas la formation de monopoles ou quasi-monopoles par simple victoire économique. Par exemple, en cas d’avantage technologique d’une entreprise sur ses concurrents.

Statistiquement, il finit donc toujours par y avoir, dans un secteur industriel ou l’autre, une entreprise qui domine son secteur et qui a naturellement une incitation à corrompre les politiciens pour extraire plus de valeur de la société. Ceci, en usant de la loi ou de combines politiciennes (marchés publics, etc.) pour s’assurer que ses concurrents ne puissent plus jamais lutter contre elle.

C’est même parfois le cas lorsqu’une entreprise est suffisamment riche pour faire du lobbying sans nécessairement avoir de monopole : par exemple, un géant de l’agro-alimentaire local pourrait être tenté de faire du lobbying dans son pays natal pour bannir ses concurrents étrangers alors qu’il est loin d’avoir un quelconque monopole. Cette mesure lui permettrait de s’arroger une plus grande part du gâteau national, tout en réduisant la quantité d’options dont les consommateurs disposent, et probablement le volume total des produits vendus puisque certains consommateurs ne seraient pas intéressés par une alternative locale aux produits venant de l’étranger. Un résultat correspondant donc en tous points à leur définition de l’extraction de valeur.

Bref, quoiqu’en disent ces détenteurs de prix Nobel, le statut inclusif d’une institution économique souffrira d’un assaut perpétuel des entreprises à succès, dont certaines au moins agiront pour concrétiser leurs désirs innés d’extraction de valeur. Et il semblerait d’ailleurs qu’ils s’en soient rendu compte dans leur livre suivant, lorsqu’ils parlent de l’effet « winner-takes-all ».

En tout état de cause, il s’ensuit que si une institution économique inclusive existe, il est moins probable qu’elle soit apparue spontanément dans une société déjà particulièrement extractive ; et il est plus probable qu’elle apparaisse soit à cause d’une institution politique relativement inclusive, soit dans le sillage d’un mouvement d’augmentation de l’inclusivité de toutes les institutions d’une société.

Par conséquent, pour obtenir une économie prospère, il faut commencer par mettre en place des institutions politiques inclusives. Mais pas seulement ! Un caractère « modérément inclusif » ne suffit pas. Comme tous les États analysés précédemment l’ont prouvé, même avec des institutions moins ouvertement extractives, la trajectoire reste celle de l’extraction. Gramme par gramme, le peu d’inclusivité apportée lors des différentes révolutions (politiques, économiques ou technologiques) a tendance à s’évaporer avec le temps…

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