Que l’idée de Lippmann ne soit pas très efficace, c’est une chose. Au moins, ses théories sont très utiles pour visualiser le processus de formation des pensées politiques de nos concitoyens. Mais mettre l’échec de sa solution en évidence n’explique pas pourquoi l’aristocratie dans son ensemble n’est pas un modèle souhaitable. Pour le comprendre, il me paraît beaucoup plus intéressant de retourner vers Robert Michels et son livre Les Partis Politiques de 1911.
Dans cet ouvrage, pour expliquer la dominance des élites sur les masses, Michels citait de multiples facteurs. Il y avait la nature même des organisations, et la professionnalisation de la politique. Mais, et c’est certainement une trace laissée par le monde dans lequel il vivait, il estimait aussi que c’était dû à une sorte de propension des masses à choisir d’être esclaves, ainsi qu’une supériorité intellectuelle des élites.
Le pessimisme dont il fait preuve vis-à-vis de l’intelligence des masses peut en effet dériver, au moins partiellement, du contexte social différent vis-à-vis d’aujourd’hui : en 1911 en Italie, là où il travaillait, le taux d’alphabétisation n’était que de 62 %1, bien que ce taux soit nettement plus élevé en France, en Allemagne et au Royaume-Uni. On peut tout à fait comprendre qu’il estime que l’éducation du citoyen moyen ait encore été insuffisante, d’autant plus qu’il ne suffit pas de savoir lire pour comprendre les enjeux politiques liés à la gestion d’un pays.
L’éducation n’était pas le seul argument avancé, bien sûr : Michels mettait aussi en avant le goût des gens pour le sensationnel et le sentimental. Pour les slogans qu’il suffit de beugler en marchant dans la rue et avoir ainsi l’impression d’être révolutionnaire, ce qu’il qualifiait de « mot d’ordre particulièrement violent ».
Il indique même : « Nous trouvons en effet réunies, chez les Allemands, toutes les conditions nécessaires à cet effet : prédisposition psychique à la subordination, sentiment profond de la discipline […] en outre, une confiance dans l’autorité qui confine à l’absence de tout sens critique. Seuls les originaires de provinces rhénanes, doués d’une individualité plus prononcée, forment, jusqu’à un certain point, une exception sous ce rapport ».
On croirait presque lire Aristote (La Politique, Livre I, Chapitre II) : « Quelques êtres, du moment même qu’ils naissent, sont destinés, les uns à obéir, les autres à commander, bien qu’avec des degrés et des nuances très diverses pour les uns et pour les autres ».
De plus, pour Michels, la gratitude souvent ressentie par les foules envers leurs porte-paroles, le besoin de vénération qui les habite, explique aussi la domination des élites. Il précise que cette émotion « ne s’observe pas seulement dans les pays dits « arriérés » : elle est une survivance atavique de la psychologie primitive ». Au vu du comportement de nos concitoyens vis-à-vis des dirigeants politiques actuels, on ne saurait le contredire définitivement sur ce dernier point.
Mais je ne suis pas convaincu pour autant par ces arguments. D’une part, parce que la situation est différente aujourd’hui. L’information transite librement sur Internet, et simultanément, malgré l’état absolument lamentable de notre système éducatif, la plupart des gens sont alphabétisés. D’autre part, parce qu’en réalité Michels n’apporte pas les réponses aux bonnes questions, et qu’en plus il oublie des pans entiers de celles qu’il pose.
Car la nature des hommes ne peut pas être la cause profonde de la dégénérescence d’une république vers l’oligarchie : ce n’est qu’un carburant supplémentaire, un vecteur auquel on laisse libre cours faute de structures institutionnelles conçues pour le canaliser.
Si un régime politique dérive vers l’oligarchie, c’est qu’il n’est pas suffisamment bien conçu pour résister à cette dérive, de la même manière que le Titanic n’a pas coulé parce que les passagers étaient d’incorrigibles fêtards insouciants. S’il a coulé, c’est parce que la compagnie a choisi pour capitaine un olibrius qui a voulu prendre des risques sans raison, et qu’elle a embauché des vigies qui n’ont pas fait leur travail.
Ce qui m’amène à un élément que Michels a soit oublié, soit consciemment ignoré. L’un de ses chapitres est entièrement dédié à une supposée « Supériorité intellectuelle des chefs professionnels » face à une « Incompétence formelle et réelle des masses ». Selon lui, « l’observation la plus superficielle nous montre que […] les chefs sont, par l’instruction, supérieurs à la masse. »
« Et c’est de l’incompétence incontestable des masses que les chefs tirent la justification théorique de leur domination effective ». Onze ans avant Lippmann, Michels déclarait essentiellement que les politiciens, plus éduqués et spécialisés dans leur domaine, sont de meilleurs gestionnaires pour le pays que les « masses », supposées émotives et ignorantes.
Il finit ce chapitre par la déclaration suivante : « La démocratie finirait de la sorte par se transformer en une forme de gouvernement des meilleurs, en une aristocratie. Les chefs seraient, aussi bien au point de vue objectif qu’au point de vue moral, les plus capables et les plus mûrs ; aussi n’auraient-ils pas seulement le droit, mais le devoir de se mettre à la tête de la masse ».
Ses propos font, en ce sens, écho à ceux de Rousseau qui qualifiait alors les régimes représentatifs d’« aristocraties électives ». Mais « aristo » signifie faire partie des meilleurs, que ce soit en termes de vertu, de force… Et nous ne sommes absolument pas dirigés par les meilleurs. Nos « chefs » actuels font preuve chaque jour d’une stupidité crasse, ils pillent les caisses publiques, et leur incompétence détruit le pays. Notre propre Président n’est pas capable de prédire des évidences, car il a sous-traité le fonctionnement de son cerveau à McKinsey. Et comme l’avait affirmé haut et fort le sénateur américain Mark Pryor, sans se rendre compte qu’il se ridiculisait lui-même : « Il n’y a pas besoin de passer un test de QI pour être au Sénat ».
Ce que Michels n’a pas vu ou pas voulu voir, c’est que même si, par le hasard de l’Histoire, certains politiciens sont effectivement parmi les « meilleurs », c’est très rarement le cas et ça a tendance à devenir de plus en plus rare au fur et à mesure qu’un mouvement politique vieillit. C’est précisément parce qu’une caste de dirigeants émerge de la masse et s’en sépare graduellement que les régimes représentatifs (au caractère vaguement démocratique si on prétend que la démocratie est un bulletin dans une urne) tendent vers la stupidité.
Ces gens-là n’émergent pas parce qu’ils sont les meilleurs d’entre nous au sens large. Ce ne sont pas les meilleurs juristes, les meilleurs ingénieurs, les meilleurs médecins, les meilleurs soldats. Dans la plupart des cas, ce sont les meilleurs marchands d’huile de serpent, les meilleurs manipulateurs narcissiques et mégalomanes, ou les meilleurs « fils de ».
L’aristocratie décrite par Rousseau et Michels, est en fait un fantasme encore plus ridicule qu’une démocratie directe en 1911 dans un pays comme la France, l’Italie ou l’Allemagne. Car c’est l’aristocratie qui est condamnée à toujours dégénérer en oligarchie. C’est l’aristocratie qui requiert indirectement de créer une caste séparée du reste de la population : des personnes qui travailleront ensemble, auront un sentiment de supériorité du fait de leur statut social, et finiront par s’accoupler d’une manière ou d’une autre pour créer des réseaux d’influence durables et héréditaires. C’est-à-dire une oligarchie, le destin inévitable des régimes cherchant désespérément à donner le pouvoir aux « meilleurs » et qui se retrouve vite avec les pires.
Ironiquement, Michels disait pourtant : « L’idéal absolu serait une aristocratie d’hommes moralement bons et techniquement capables. Mais où trouver cette aristocratie ? On la trouvera quelques fois, très rarement, comme le produit d’une sélection ; mais jamais là où règne le principe de l’hérédité. Aussi la monarchie pure doit-elle être considérée comme l’imperfectibilité incarnée, comme le mal le plus incurable ; au point de vue moral, elle est inférieure à la dictature démagogique même la plus révoltante, dont l’organisme corrompu abrite du moins un principe sain qui permet d’en espérer la guérison. »
Il a su comprendre que la monarchie était le pire des systèmes car voué à placer un « fils de » aux commandes, sans la moindre garantie de sa compétence ; mais il n’a pas vu que l’aristocratie aboutirait toujours à ce même résultat en pratique. Lorsque les réseaux d’influence persistants sont combinés à une forme d’hérédité de la réputation et de certains pouvoirs, notamment au sein des partis, ils mènent toujours à cette fin.
« Dieu était un rêve de bon gouvernement ». Il est temps pour les partisans de l’aristocratie de se rendre compte qu’au fond, ils recherchent aussi un Dieu, et que leurs idées sont également des rêves irréalisables. Il n’y aura pas de Deus ex machina sous la forme d’un *Deus in res publica *: nous ne serons jamais gouvernés durablement et exclusivement par les meilleurs d’entre nous.
Et même s’il arrivait que ce soit le cas, occasionnellement et par coïncidence, ces supposés meilleurs d’entre nous ne seraient pas forcément en mesure de prendre les meilleures décisions malgré leurs qualités personnelles.
Car pour prendre les meilleures décisions au nom d’une nation entière, il ne suffit pas d’être intellectuellement supérieur. Il faut aussi, d’une part, être capable et désireux de prioriser les intérêts de la nation sur ceux du sous-groupe auquel on appartient, et d’autre part, disposer d’une quantité gigantesque d’informations à la fois avant et après la prise de décision.
Dans une aristocratie, le premier élément est presque systématiquement rendu impossible par le caractère naturel des humains, combiné au simple fait que l’existence d’un groupe de « meilleurs » implique que ce groupe est plus petit que le groupe national. Les aristocrates deviennent automatiquement un sous-groupe, et leur intérêt finit mécaniquement par diverger de celui du reste de la nation.
Au final, les bonnes décisions pour la nation ne sont pas toujours bonnes pour l’aristocratie, et vice versa. Donc, le premier élément de la prise d’une « bonne décision » est souvent absent. Quant au deuxième, c’est-à-dire la détention et le traitement d’informations, là encore, c’est quelque peu compromis. Et ce, pour deux raisons.
La première de ces raisons a notamment été formulée en 1945 par Friedrich Hayek, dans son article L’utilisation de la connaissance dans la société. En effet, il y explique que l’obtention du meilleur résultat dépend avant tout de la répartition de l’information. Sa thèse concernait les marchés financiers, mais en réalité, elle s’applique aussi à de nombreux autres domaines, dont la politique.
Et selon lui, « la connaissance de l’environnement dont nous pourrions avoir besoin n’existe jamais sous une forme concentrée ou agrégée, mais uniquement sous la forme d’éléments dispersés d’une connaissance incomplète et fréquemment contradictoire que tous les individus séparés possèdent en partie. »
En fait, Hayek va même jusqu’à affirmer qu’un grand nombre de connaissances et de circonstances ne peuvent pas, par nature, être prises en compte par les statistiques, et ne peuvent donc pas être transmises sous forme de statistiques à une quelconque autorité centrale. En conséquence, « les décisions finales doivent être laissées à ceux qui sont familiers de ces circonstances ».
Pour lui, « Nous avons besoin de la décentralisation ». Car lorsqu’une décision doit être prise, une autorité centralisée ne peut jamais disposer d’autant d’informations qu’une autorité décentralisée. En d’autres mots, toute forme de régime aristocratique, peu importe le nombre d’experts, est condamnée à avoir moins d’informations qu’un régime démocratique lorsqu’il s’agit de prendre des décisions.
Mais comme je l’avais indiqué, en matière d’informations, ce n’est que la première raison pour laquelle l’aristocratie prend de mauvaises décisions. Et ce que Hayek a mis en évidence concerne tout particulièrement l’information qui doit être acquise avant la prise de décision.
La deuxième raison des mauvaises décisions de l’aristocratie touche aux informations qui doivent être acquises après la prise de décision. Elle découle à la fois de cette notion de répartition de l’information, et du développement inévitable de l’élite en tant que classe sociale indépendante.
En effet, même dans le cas pratiquement fantaisiste où l’élite a les meilleurs intérêts du pays à cœur, elle prend souvent de mauvaises décisions quand même. Parce qu’elle est aussi condamnée, par sa structure et sa nature, à se couper de plus en plus de toute forme de retours négatifs populaires. Et ce, pour des motifs divers et variés parmi lesquels l’impression de supériorité intellectuelle dont Michels parlait tant. Le paternalisme de la classe supérieure, qui décide tout pour le bien des classes populaires, inflige en réalité beaucoup de dégâts à la société.
En pratique, quand une décision est bonne, les politiciens acceptent bien volontiers qu’on fasse leurs éloges. Mais quand une décision est mauvaise, l’élite qui a pris l’habitude de rester sourde face aux réclamations de ses sujets n’obtient aucune information sur l’effet de ses décisions après les avoir prises. Sauf, éventuellement, quelques rapports flatteurs d’experts faisant eux-mêmes partie de l’élite et qui ne ressentent pas les conséquences négatives de la décision concernée.
Et parfois, ce sont aussi les règles des institutions qui ralentissent ces réclamations ou les empêchent d’être prises en compte par l’élite. Les cycles de mandats politiques sont un bon exemple : à cause d’eux, l’élite ne peut obtenir des retours négatifs qu’une fois tous les 5 ans. La transmission d’informations est ainsi énormément ralentie dans un régime représentatif.
Or, suite à une prise de décision, ces retours sont essentiels pour évaluer si l’on a bien pris la bonne décision. Si on fait exprès d’ignorer l’impact réel et qu’on préfère rêver de l’impact prévu d’une mesure, alors il sera toujours plus compliqué de bien gouverner.
Voilà donc la loi de calcium de l’aristocratie : elle est condamnée à s’ossifier en devenant oligarchique, se fragiliser par l’isolation graduelle du reste de la société, et gouverner de plus en plus mal pour finir par causer l’atrophie de son pays… Ou pire.
Qu’en est-il alors du peuple en général ? Est-il capable de prendre de bonnes décisions ?