5. Des structures anti-vertu

La nature même de la République française, ainsi que les circonstances de sa naissance, ont mené nos prédécesseurs à faire certains choix aux conséquences indésirables aujourd’hui.

Notamment ceux qui arrivent au pouvoir dans ce système sont précisément ceux que la société devrait en maintenir le plus loin possible. Et ce n’est pas le fruit d’une quelconque conspiration : ils ne sont que le produit de leur environnement.

En fréquentant les mêmes écoles, en vivant dans les mêmes quartiers et en fréquentant les mêmes clubs, ils ont fini par former un corps social indépendant. Mais ces coïncidences de la vie quotidienne ne sont pas les causes principales de la scission entre peuple et politiciens. Ce ne sont en réalité que des composants secondaires d’un cercle vicieux dont les partis sont la racine.

Avec ces structures centralisées parfois littéralement héréditaires, les réseaux d’influence ont pu s’ériger en institutions. Ils ont pu monopoliser l’argent et le pouvoir qui viennent avec la fonction politique, en condamnant le reste de la population à rester en bas de l’échelle hiérarchique. Le passage de relais entre Jean-Marie Le Pen et sa fille en est l’exemple le plus frappant, mais ce principe s’exprime aussi de façon plus subtile partout ailleurs. Souvent, les étoiles montantes des partis ne le sont que parce qu’ils sont proches des dirigeants.

Au final, pour les politiciens de tous bords, l’argent coule à flots et leur performance n’a que peu d’importance : le copinage reste maître.

Qui n’aurait pas pu prédire le résultat obtenu avec de tels paramètres ?

Pour en obtenir un différent, il est de toute évidence nécessaire de choisir d’autres paramètres. Et le plus important de ceux-ci est sans aucun doute l’existence même des partis politiques.

Car outre leurs problèmes inhérents de dérive sociale, ce sont également des tonneaux des Danaïdes financiers, qui ne remplissent aucune fonction vraiment utile aux citoyens français dans leur ensemble. Et leurs membres commettent régulièrement des crimes et délits afin d’accumuler plus d’argent, peu importe leur bord politique.

De l’affaire des marchés publics d’Île-de-France1 aux multiples scandales d’emplois fictifs au Parlement et dans les entreprises publiques, la corruption des partis politiques n’a jamais cessé et ne cessera jamais. Peu importe l’époque, le pays ou le bord politique, ils finissent tous corrompus, parce que leur structure les condamne à la corruption.

Et comme l’affaire Sarkozy-Kadhafi le prouve, cette corruption inhérente aux partis politiques rend également le pays extrêmement vulnérable aux ingérences étrangères. N’importe quel dictateur venu d’ailleurs avec une mallette remplie de billets pourra s’attirer les faveurs des plus grands partis, de façon plus ou moins discrète.

Pourtant, la nécessité de leur existence n’a ni été prouvée par la logique, ni reconnue par le peuple. Prenons par exemple la définition « officielle » des partis, figurant sur le site Vie Publique2. Celle-ci indique en effet que les partis servent d’intermédiaire entre le peuple et le Gouvernement, ainsi que d’animateurs de la vie politique.

Mais même dans ce texte, leur inutilité est ouvertement reconnue : l’abstention et la volatilité électorale sont mentionnées comme conséquences logiques de la désillusion des citoyens qui ne font plus confiance aux partis. Donc, avant même d’avoir atteint le bas de la page, les partis ne sont déjà plus des intermédiaires. Et qu’en est-il de l’animation de la vie politique ? D’après cette description, ils « légitiment et stabilisent le régime démocratique », en soutenant ou en contrant la politique de l’exécutif.

La réalité m’apparaît tout autre : qu’est-ce que les partis peuvent légitimer, quand ils ont pour coutume la transmission de consignes de vote émanant de leur hiérarchie interne vers leurs membres, et/ou la sanction des hérétiques par l’expulsion du parti et autres manœuvres politiciennes ? Au contraire, à travers ces pratiques, ils délégitiment le débat démocratique en réduisant la diversité d’opinion et d’arguments. Une assemblée de députés membres de partis est absolument ridicule en termes de démocratie, face à une assemblée de députés sans parti qui s’expriment sur chaque sujet selon leurs convictions personnelles, sur la base d’arguments développés à travers leurs processus de réflexion individuels.

Pour la diversité d’opinions, un système doté de partis ne peut être qu’inférieur ou égal à un système dépourvu de partis. Et il ne peut en être l’égal que si aucun parti n’incite ses membres à agir d’une façon ou d’une autre par un quelconque moyen, ce qui demeurera donc une éventualité purement théorique. Dans le monde réel, un système sans partis est toujours supérieur à un système avec partis sur ce point.

Enfin, que dire encore du modus operandi inhérent aux partis politiques, qui consiste à vendre les idées par lots indissociables ? Parmi celles qui sont proposées, il y en a toujours qui sont indésirables pour la majorité.

Les électeurs peuvent être favorables en majorité à la première mesure d’un parti, et défavorables en majorité à la deuxième mesure de ce même parti. Mais parce qu’elles se trouvent toutes deux dans le programme qui a été validé à travers l’élection du candidat associé, la deuxième est applicable comme la première. Personne ne propose aux citoyens de choisir les mesures une à une : ils sont obligés de consentir à la totalité d’entre elles.

Encore une fois, structurellement, les partis appauvrissent le champ des opinions possibles et diminuent la granularité des propositions. Ce qui délégitime le « régime démocratique » en réduisant le pouvoir citoyen au pouvoir de choisir un menu de fast-food politique… Ou presque : les citoyens français n’ont pas le luxe de pouvoir demander qu’on enlève les cornichons.

Quant à la dernière phrase de la description présentée sur Vie Publique, elle est tout aussi ridicule : « De plus, avec la tendance à la professionnalisation de la vie politique, les partis ont acquis un rôle de sélection et de formation des responsables amenés à gouverner ». Là, le texte présente comme positif ce qui est en fait l’un des dysfonctionnements majeurs affectant notre système : la « professionnalisation de la vie politique ».

Je dois ici préciser de quoi il s’agit. En vérité, il en existe deux définitions.

La plus ancienne porte simplement sur la rémunération des fonctions politiques. Dans les systèmes de l’ancien temps où l’activité politique n’était pas rémunérée, il fallait être rentier pour pouvoir devenir politicien. Ce qui empêchait une partie significative de la population d’accéder un jour au pouvoir, et menait à la constitution d’une caste de nobles qui ne dit pas son nom. La rémunération des fonctions politiques est donc incontestablement une bonne chose, au moins sur le principe. Le montant de la rémunération reste à débattre, mais c’est un autre sujet.

La deuxième définition, ensuite, la plus récente, porte sur l’augmentation graduelle du nombre de personnes dont toute la carrière a été politique. Pour différencier ces deux notions, je préfère personnellement qualifier ce mouvement de « carriérisation de la vie politique ». Celle-ci est extrêmement mauvaise : elle nous ramène vers la constitution d’une caste républicaine de nobles. Un groupe de gens qui sont dans la politique du début à la fin de leur vie et qui n’ont aucune idée du vécu d’un chômeur, d’un agriculteur au bord du suicide, ou même d’un entrepreneur découragé par la bureaucratie. Certains pleurnichent parce qu’ils achètent beaucoup de pâtes dans leur appartement du quartier Odéon avec leurs misérables revenus de 10.000 € par mois. D’autres croient que les pains au chocolat coûtent 15 centimes, ou affichent ouvertement leur mépris pour les « sans-dents ».

Les partis ont beau avoir un soi-disant « rôle de sélection et de formation des responsables amenés à gouverner », leur formation semble consister à faire de leurs candidats des incapables méprisants et méprisables. Ce qui a pour conséquence entièrement prévisible de réduire quasiment à néant la confiance que les Français ont envers leurs partis.

D’après le Baromètre de la confiance politique CEVIPOF 20263 : « Les partis politiques restent en bas du classement : seuls 15 % des Français déclarent leur faire confiance. Ce niveau extrêmement faible contraste avec la confiance accordée aux élus locaux, puisque les maires recueillent 60 % de confiance. »

Tout comme sur les marchés économiques, les Français sont des acteurs généralement rationnels sur leur marché politique. Et le résultat est sans appel, les partis n’y ont plus aucune valeur. Ils ont perdu toute leur légitimité, n’apportent plus rien de positif, et 85 % de la population l’a déjà compris. Ce qui prouve qu’il y a plus de 80 ans, sans même avoir pu assister à la naissance de la Ve République, Simone Weil avait déjà raison lorsqu’elle a écrit sa Note sur la suppression générale des partis politiques. Elle y indiquait notamment :

« Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective.

Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres.

La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite.

Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration. S’il ne l’est pas en fait, c’est seulement parce que ceux qui l’entourent ne le sont pas moins que lui. »

Ce faisant, elle avait touché du doigt certaines réalités inconfortables sur le fonctionnement de notre vie politique. Mais pour créer un nouveau régime politique dans lequel les partis sont absents, nous avons besoin d’institutions étatiques radicalement différentes.

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