Après les partis, il faut se tourner vers l’un des sièges les plus essentiels de leur influence : le Parlement. Celui-ci est constitué, comme vous le savez, de deux chambres distinctes.
Mais ce que l’État ne vous apprend pas vraiment avec ses « cours d’éducation morale et civique », c’est la fonction réelle de chacune de ces deux chambres et leurs raisons d’être.
L’Assemblée nationale est censée représenter la nation. Personne n’en sera surpris, puisqu’elle ne s’appelle pas « Assemblée populaire », et qu’elle fait partie d’un État fondé sur la souveraineté nationale. Toutes mes remarques précédentes sur l’opposition entre souveraineté nationale et populaire s’appliquent donc à l’Assemblée nationale, qui devra être réformée en profondeur.
Car notre Parlement n’a pas à légiférer en prétendant représenter les morts et les enfants à naître, comme le dicte le principe de souveraineté nationale en vigueur dans la Ve République. Seuls les vivants confèrent au Parlement sa légitimité à travers le vote, donc seuls les vivants doivent être représentés. Il ne peut y avoir qu’une seule raison de prétendre représenter ceux qui ne peuvent pas donner leur avis : s’en servir pour imposer aux Français du présent ou du futur des décisions contraires à leur volonté et leur intérêt.
Quant au Sénat, bien que son nom donne l’impression qu’il représente l’Empire romain, en réalité il représente les collectivités territoriales. Ce qui est encore plus absurde que ce que fait l’Assemblée nationale : le Sénat fait intervenir dans le processus législatif les représentants d’entités administratives dépendant directement de l’État et du pouvoir politicien.
Et pourquoi existe-t-il, en réalité ? C’est une question que personne ne se pose, et qui est pourtant révélatrice de sa fonction réelle. Faisons donc le chemin en sens inverse pour arriver à l’origine de cette institution.
Dans la Ve République, le Sénat existe parce que la Ve a été calquée sur la IVe. Les seules grandes modifications réalisées pour passer de l’une à l’autre visaient à augmenter le pouvoir du Président et de son Gouvernement, conformément aux exigences de Charles de Gaulle.
Dans la IVe République, le Sénat existe parce que la IIIe République y a laissé son empreinte. Le 21 octobre 1945, un référendum laissait le choix aux Français entre le retour à la IIIe République et la création d’une IVe République. La deuxième option a été retenue, et un premier projet a été rédigé. Ce projet prévoyait un Parlement monocaméral : avec lui, le Sénat aurait été aboli. Malheureusement, le texte était bancal pour de multiples raisons qui ont causé son rejet par référendum en mai 1946.
Quelques temps plus tard, il a été repris et remanié par une nouvelle assemblée constituante, qui a rédigé la Constitution de la IVe République que nous connaissons aujourd’hui : un régime différent de la IIIe, mais qui y ressemble beaucoup plus que le premier projet avorté et qui est redevenu bicaméral pour éviter de trop changer les choses.
Dans la IIIe République, enfin, le Sénat existait parce que les républicains de 1875 avaient besoin de passer un marché avec des royalistes. Lors de l’élaboration de la Constitution de la IIIe République, plus de la moitié de l’assemblée constituante était monarchiste. Pour gagner, les républicains ont eu besoin de convaincre les monarchistes en leur concédant la création du Sénat. Cette institution législative ne pouvait pas être dissoute, et devait ainsi servir de bastion imprenable aux conservateurs désormais capables de verrouiller le processus législatif.
Nous avons donc eu en 2025, suite à une erreur commise en 1946, un sénateur soi-disant républicain qui s’est acheté un trône à 34.000 €1 à cause d’un marché passé avec des monarchistes en 1875. Quelle ironie.
L’absurdité de ce cheminement historique ne change rien à la réalité actuelle : les monarchistes étant devenus une espèce en voie de disparition, d’autres ont vite occupé leur nid. Aujourd’hui, le Sénat est une forteresse de la nouvelle caste des politiciens, un outil parmi d’autres pour imposer sa volonté sur le peuple.
D’une part, parce qu’en ayant officiellement pour mission de représenter les collectivités territoriales, les sénateurs sont immunisés à toute revendication émanant du peuple. Et d’autre part, parce qu’ils sont élus par d’autres élus. Leur corpus électoral est une chambre d’écho politicienne, isolée du peuple et de ses revendications.
Ainsi, lorsque les médias nous assomment avec les « élections législatives », en réalité ils ne parlent que des élections d’une chambre législative sur deux. Ce sont, en quelque sorte, des « élections semi-législatives » puisqu’on n’y élit que la moitié de nos législateurs. L’illusion de démocratie attachée à la Ve République est tout de suite moins convaincante, n’est-ce pas ?
Si encore le Sénat était indispensable pour une quelconque raison, on pourrait vouloir le conserver malgré ses défauts. Mais les nombreux pays fonctionnels et dotés d’un parlement monocaméral prouvent au contraire qu’il est parfaitement dispensable. Parmi eux, on trouve la Corée du Sud, la Grèce, la Finlande, la Suède et la Norvège, la Nouvelle-Zélande, l’Ukraine, le Danemark… En fait, ça peut paraître surprenant pour les Français qui n’ont jamais rien connu d’autre, mais selon l’Union Inter-Parlementaire2, sur les 189 parlements reconnus par cette organisation, 82 sont bicaméraux comme la France, et 107 sont monocaméraux.
Et une observation plus attentive de ces parlements vous permettra de remarquer que les systèmes bicaméraux sont souvent les plus anciens. En France comme ailleurs, le bicamérisme est souvent un modèle hérité de la transition entre l’ère féodale ou impériale et l’avènement du républicanisme.
Tandis que le monocamérisme, en plus d’être souvent adopté par des pays plus jeunes, est aussi parfois le résultat d’une transition réalisée longtemps après l’adoption d’un système républicain. C’est ce qui est arrivé en Nouvelle-Zélande, qui a fait sa transition vers le monocamérisme en 1950 après presque 100 ans de bicamérisme. Idem pour la Norvège en 2007, ou la Suède en 1971.
Cette dernière est d’ailleurs un exemple particulièrement intéressant car le tout premier organisme à lui servir de Parlement, le Riksdag des États, était constitué de quatre catégories. Celles-ci étaient comparables aux trois ordres de l’Ancien Régime français : il y avait celle des nobles, celle du clergé, celle des burghers, c’est-à-dire les citadins, et celle des paysans indépendants. Et chaque catégorie comptait pour une voix lorsqu’il était temps de comptabiliser les votes, comme si c’était en réalité quatre chambres parlementaires. Ce système était donc parfaitement calibré pour garantir l’hégémonie des nobles et du clergé. Sans lunettes, on croirait presque y voir le Sénat français…
C’est ainsi qu’au cours de leur histoire, les Suédois sont passés de quatre « pseudo-chambres parlementaires » au XVe siècle, à deux chambres parlementaires en 1865, puis à une seule en 1971.
Face à la Suède, les Français et leurs décisions paraissent bien ridicules. Nous avons choisi le monocamérisme pour la Convention, elle a choisi le bicamérisme en 1795, et nous sommes revenus vers le monocamérisme à la IIe République puis repartis vers le bicamérisme à la IIIe République pour finir par y rester.