7. Le ridicule ne tue pas, mais il coûte cher

Notre complaisance dans le bicamérisme n’est pas sans conséquences : en réalité, elle est extrêmement onéreuse pour la France. Car dans tous les domaines, notre Parlement a au moins 10 ans de retard, ce qui a un coût colossal à tous les niveaux. Que ce soit en termes d’effets sur l’économie ou de confiance envers l’État, tous les indicateurs dépendant du système législatif sont au rouge.

Sur le plan économique, l’absence de réponse parlementaire rapide aux problèmes rencontrés par la société génère de l’incertitude. Or, des économistes comme Nicholas Bloom ont prouvé que l’incertitude en matière de politique économique est un poison : elle génère une volatilité accrue en bourse et paralyse l’investissement et l’emploi dans les secteurs stratégiques.

Et comme vous le savez déjà, la France est championne de l’incertitude en matière de politique économique : nous ne sommes même pas capables de voter un budget annuel pour l’État dans le délai imparti !

Il n’est donc pas surprenant que les entreprises les plus innovantes fuient vers des juridictions plus réactives. Un phénomène qui, en retour, nous coûte très cher en impôts jamais prélevés et en emplois jamais créés. Car la lenteur du Parlement crée inévitablement une période d’incertitude, à chaque fois que la loi est en décalage avec le réel. Dans tous les secteurs innovants ou affectés par des évolutions technologiques et sociales significatives, les acteurs économiques doivent opérer dans le flou légal le plus total. Ce qui les condamne, par définition, à l’incertitude.

Je n’ai pas de chiffres exacts à vous présenter en ce qui concerne ce type d’incertitude, mais en matière d’incertitude en général, l’OFCE a publié un rapport édifiant sur le coût économique de la dissolution de l’Assemblée en 20241. À elle toute seule, cette petite cascade politicienne nous a coûté 0,4 point de PIB ! Des milliards d’euros de PIB envolés, et un manque à gagner colossal pour l’État. Je vous laisse imaginer le coût cumulé de l’incertitude causée par la lenteur du Parlement depuis 1958.

Ensuite, pour ce qui est de la confiance envers le Parlement, on peut obtenir des chiffres précis en retournant voir le baromètre 2026 du CEVIPOF cité précédemment.

« La confiance dans l’Assemblée nationale atteint un niveau historiquement bas à 20 % (-4 pts / 2025) bien loin des espoirs de « reparlementarisation » de notre vie politique. »

Quant au Sénat, il ne bénéficie pas d’une phrase qui lui soit dédiée, mais cette présentation2 indique sur la page 28 un score de 26 %, à peine mieux que l’Assemblée nationale. Et je suis prêt à parier que la différence résulte du fait que beaucoup de gens ignorent simplement la fonction et la structure du Sénat.

En tout cas, ces résultats peuvent s’expliquer en grande partie par l’incertitude, bien que le manque de représentativité en soit aussi l’une des causes.

Pour trouver l’une des causes principales de ce mépris généralisé, il suffit en effet d’observer les sujets qui occupent le quotidien des Français sans qu’aucune réponse viable n’émane du Parlement.

Prenons par exemple la protection de nos données personnelles : alors que 4 % des Français utilisaient déjà Internet en 1998 et que 85 % l’utilisaient en 20163, il a fallu attendre le RGPD en 2018 pour que la loi les protège enfin. Notre vie privée a été laissée à la merci des GAFAM jusqu’à ce que le Parlement Européen règle le problème à la place du Parlement français ! En deux décennies, il avait à peine réalisé l’importance du problème, alors que presque toute la population avait eu le temps d’adopter cette nouvelle technologie.

Ensuite, en ce qui concerne les réseaux sociaux, devenus phénomènes mondiaux dès 2006-2009, ce n’est pas beaucoup mieux. Il a fallu attendre jusqu’à 2023 pour que le Parlement finisse par pondre une loi qui tente sans grand succès de combattre leurs dérives, à travers des mesures aussi tardives que liberticides.

Et ce ne sont là que deux sujets finalement assez peu polarisants : de nombreuses autres questions brûlantes peuvent expliquer ces 20 % de confiance.

Pour régler ces problèmes colossaux de confiance économique et citoyenne, il est nécessaire de se doter d’un Parlement capable d’éliminer l’incertitude aussi vite que possible, c’est-à-dire d’un Parlement qui légifère rapidement et efficacement.

Mais pourquoi donc le Parlement est-il si lent ? La réponse tient en deux mots : « navette parlementaire ». C’est un concept découlant nécessairement de l’existence d’une deuxième chambre : lorsque les deux doivent être d’accord sur un texte pour qu’il devienne loi, elles doivent communiquer. Ce qui rend l’élaboration d’une loi exponentiellement plus complexe et lente. Les mathématiciens et informaticiens parmi vous l’ont déjà compris : la complexité de l’algorithme parlementaire suit une formule de type O(n²), où n est le nombre de chambres parlementaires. Le minimum de complexité y est atteint lorsque n est égal à 1.

Certains experts en sophismes opposeront certainement à cette réalité les arguments classiques utilisés depuis des siècles pour justifier l’existence d’une deuxième chambre : le soi-disant équilibre des pouvoirs (entre deux sous-ensembles de la même caste), le combat contre « l’impulsivité de l’opinion publique », ou encore la « sécurité ». Mais ces arguments ne tiennent pas et n’ont jamais tenu debout. Ni d’un point de vue logique, ni d’un point de vue historique. Ce ne sont que des écrans de fumée rhétoriques, destinés à masquer les puissants désirant maintenir leur influence par tous les moyens possibles et imaginables.

C’est donc aussi amusant que pitoyable de voir le Sénat tenter aujourd’hui de justifier sa propre existence avec mille fois plus de sophismes que les royalistes d’antan. Sur leur page intitulée « Synthèse le bicamérisme dans le monde »4 (sic), on trouve un cas d’école de la loi de Brandolini ! Une accumulation de failles logiques, biais évidents et autres manipulations ridicules et indignes de la France. Par exemple : « Et dans nombre de ces États [unitaires], à l’exemple de la France, le bicamérisme est une réalité institutionnelle ancienne et solidement ancrée. C’est donc que le bicamérisme répond à un besoin. »

Ce qui peut être reformulé ainsi : le bicamérisme a été choisi en 1875, donc il y a un besoin en 2026. Pour le Sénat, la conséquence précède la cause et ça justifie son existence. Surtout, ne posez pas de questions sur les traditions !

Un peu plus loin, ils expliquent dans le langage le plus châtié possible que le bas peuple est trop stupide partout dans le monde pour choisir ses lois, et qu’il faut donc des Sénats pour le chaperonner : « la diversité des secondes chambres est la traduction d’une même volonté de repenser l’organisation des pouvoirs publics de manière à mieux prendre en compte les spécificités de la vie politique et sociale nationale ».

De qui cette volonté provient-elle ? Je parierais sur « pas du peuple », mais nous ne le saurons jamais puisque le Sénat n’a pas jugé opportun de le préciser. Et plus surprenant encore, il utilise comme argument pour se justifier une liste de pays ayant abandonné le monocamérisme pour passer au bicamérisme. « Gabon et Mauritanie (1991) », « Algérie et Maroc (1996) », « Rwanda (2003), Soudan (2005) »… Des pays dont tous les Français envient naturellement la performance économique et les qualités démocratiques. Face à eux, la Finlande, la Suède et la Corée du Sud n’ont qu’à bien se tenir !

Et ce texte, dénué de tout argument factuel valide ou chiffre concret pour l’étayer, se termine par une conclusion d’une vacuité magistrale qui récapitule la position du Sénat sur sa propre existence.

« Le développement institutionnel du bicamérisme dans les démocraties parlementaires contemporaines souligne sa nécessité, non seulement dans les États fédéraux, mais également dans les États unitaires au sein desquels il introduit une représentation différenciée de la communauté des citoyens, en améliorant les équilibres institutionnels. En faisant la preuve de son utilité et de son efficacité dans le processus législatif, de contrôle et d’évaluation, il conforte la stabilité du parlement et légitime l’ensemble des institutions d’un État. Un Parlement bicaméral fonctionne mieux, écrit de meilleures lois et en contrôle mieux l’application. Une représentation parlementaire bicamérale est plus diversifiée. Elle permet un dialogue pluraliste. Elle constitue un facteur de modération. »

Chacune de ces phrases impose à elle seule de multiples questions qui montrent toutes l’absurdité de voir ce paragraphe sur le site du Sénat. Le « développement », alors que de plus en plus d’États l’abandonnent ? Représentation différenciée des citoyens pour quelle raison ? Améliorant les équilibres par quel moyen ? En faisant la preuve de son utilité et de son efficacité par quel moyen ? De contrôle et d’évaluation par qui, et pourquoi pas le peuple lui-même ? S’agit-il de stabilité ou de lenteur ? Comment légitime-t-il quoi que ce soit si le peuple n’y participe pas ? Où sont les preuves matérielles de son meilleur fonctionnement, de la meilleure qualité de ses lois et du meilleur contrôle de leur application ? Où est la diversité lorsque les sénateurs sont élus par des élus et qu’aucun citoyen lambda ne se trouve parmi eux ?

Aucune de ces questions n’a de réponse, certainement parce que ce serait très gênant pour le Sénat d’admettre la vérité.

Nous avons prouvé par l’expérience que le modèle du bicamérisme ne fonctionne pas, et que les pays prospères l’abandonnent. Par conséquent, la question de la suppression du Sénat s’impose. Et la réponse, elle, est une évidence.

Car s’il faut choisir un autre modèle, il n’y a pas une infinité d’alternatives. Nous pouvons soit faire comme les Suédois et passer au monocamérisme, soit faire l’inverse et passer au quadricamérisme pour subir les bienfaits d’une navette parlementaire puissance quatre. Que diriez-vous d’un Parlement avec une chambre pour les politiciens, une pour les médias, une pour les Parisiens et une pour le reste du pays ? Je suis sûr que tout se passerait merveilleusement bien, pendant à peu près quatre secondes et demie.

Cela dit, n’espérez pas non plus que le monocamérisme résoudra tous nos problèmes. Il reste encore un obstacle de taille à la souveraineté du peuple français sur le plan législatif : le Conseil constitutionnel.

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