2. Le fabuleux destin de la Vᵉ République

En principe, les manuscrits du genre émanent de politiciens connus, s’appuyant sur leur CV et leurs réseaux pour se légitimer. Ne bénéficiant pas de tels avantages, j’ai choisi de faire de ma faiblesse une force. N’être personne est aussi un atout philosophique : mon identité ne pourra pas biaiser votre jugement vis-à-vis de la pertinence de mes propositions, tant qu’elle reste inconnue. Ce qui ne durera peut-être pas éternellement, mais reste tout de même utile dans l’immédiat.

Cela dit, je le conçois, l’affirmation de ma non-importance peut paraître difficile à croire. D’autant plus que c’est une mode chez les héritiers des puissants de s’inventer une vie de prolétaire. Pour cette raison, je tiens à me présenter partiellement en vous faisant part, non pas de qui je suis, mais de ce que je ne suis pas.

Sachez donc que je ne suis : ni élu, militant ou même encarté à un parti ; ni rentier ou fils de rentiers ; ni haut fonctionnaire issu de l’INSP ou de Sciences Po ; ni expert en droit constitutionnel, ni économiste, ni journaliste dans un média détenu par un milliardaire quelconque, ni lobbyiste en général ; ni entrepreneur à succès, ni entouré des bonnes personnes pour atterrir au sommet du pouvoir « par pur hasard », ni même participant d’un quelconque mouvement social.

En réalité, je ne suis qu’un citoyen français sans la moindre médaille. C’est finalement l’essentiel, et c’est un titre que je porte avec fierté. Pas parce que je suis né avec, mais parce qu’après avoir grandi, réfléchi, analysé un peu le monde qui nous entoure, j’en ai conclu qu’il existe assez peu de systèmes de valeurs sur cette planète qui méritent au moins autant de respect que celui de la France.

Mais les valeurs ne sont que des concepts. Les proclamer ne suffit pas à les concrétiser. Je m’en suis rendu compte il y a quelques années, en me posant des questions sur le fonctionnement de notre société. Ces fameuses valeurs françaises sont-elles concrètement les principes directeurs de notre nation au quotidien ? Notre devise nationale s’applique-t-elle encore ?

Malheureusement, tous les signes semblent indiquer d’une part, que ce n’est pas vraiment le cas, et d’autre part, que ce sera de moins en moins vrai au fil du temps.

La Liberté régresse chaque année sous les coups de la tactique du salami que nos élus pratiquent, dans le mépris le plus total de la volonté des citoyens qu’ils sont censés représenter. LBD et grenades à volonté pour les CRS quand on veut manifester, surveillance généralisée avec des caméras et de l’intelligence artificielle dans tous les recoins, interception des communications sur Internet, lois mémorielles décrétées par des parlementaires politiciens et jamais validées par référendum, et cetera.

L’Égalité, ensuite, est déjà bien amochée dans un monde où le fantasme impossible de l’équité, une soi-disant « égalité de résultats », domine le discours… Alors même que c’est l’inverse de l’égalité de droits, puisque son principe de base consiste à créer arbitrairement de la discrimination. Pour obtenir une égalité de résultats, il faut donner des privilèges à ceux qui ont de moins bons résultats autrement : l’égalité de résultats requiert donc de briser l’égalité de droits. Clisthène, père fondateur de la démocratie grecque antique et très attaché au principe d’isonomie, c’est-à-dire l’égalité de droits, doit se retourner dans sa tombe.

Quant à la Fraternité, elle est mise à mal par un grand nombre de facteurs, et notamment un repli idéologique global qui interdit toute discussion et toute forme d’association avec toute personne d’un avis politique divergent. Alors que c’était couramment le cas il y a cinquante ans, les gens positionnés à gauche sont rarement amis avec ceux positionnés à droite ; ou en tout cas lorsqu’ils le sont, les conversations sont délibérément maintenues apolitiques. Et sur Internet, les discours se résument essentiellement à des insultes basées sur le nom de chaque catégorie politique, ainsi que des accusations de fascisme ou de nazisme. Le débat et l’échange d’idées, moteurs essentiels de la civilisation, sont à l’arrêt.

Cependant, et c’est là certainement la question la plus essentielle sur le sujet : la France est-elle la seule à subir ces phénomènes ?

Aux États-Unis, les caméras Flock envahissent l’espace public, les agents TSA ont tous les droits sur vos bagages, et les appareils électroniques de ceux qui dérangent l’État sont fouillés à l’entrée sur le territoire. La Liberté y est également mourante. En Allemagne, traiter un politicien de menteur (« Lügenfritz ») vous ferait risquer une peine d’amende colossale. Les privilèges ont ressurgi sous une autre forme : l’Égalité n’y est pas très en forme non plus. Et dans tous les pays occidentalisés où le bord politique n’était autrefois qu’un détail insignifiant, les mêmes insultes fusent, les mêmes stratégies rhétoriques abondent. Il suffit d’un passage sur les réseaux sociaux pour le constater : quelle que soit la langue, le schéma est le même. La Fraternité est en voie de disparition.

Étant donné que le résultat est le même partout ailleurs à divers degrés, il est évident que la situation de la France n’est pas causée par un quelconque élément exceptionnel local. Quelle que soit l’origine de cette dégradation sociale, elle ne peut être que commune à tous ces pays.

Cela dit, je n’ai pas pour objectif principal d’aider les Allemands ou les Américains. C’est bien la France qui est mon seul souci, et c’est donc elle que j’analyserai le plus en détail pour comprendre ce qui nous arrive.

Alors, essayons d’extrapoler un peu. À la fin de ce processus de décomposition que notre société est clairement en train de subir, que resterait-il ?

Personne ne peut en être sûr, mais tout semble indiquer que le résultat rentrera dans la catégorie « dystopie ». Quelque part entre le chaos des mégacorporations de Blade Runner, la surveillance de masse et la falsification du réel de 1984, l’infantilisation de Demolition Man, et la régression totale d’Idiocracy. L’équivalent politique et social d’une purée de casu martzu au durian, servie dans vos assiettes que vous le vouliez ou non.

Pour éviter ce futur indigeste et changer la France en profondeur, j’ai cru autrefois qu’un vote pour un des candidats à l’élection présidentielle suffirait. Mais à quoi bon voter pour ceux qui promettent la stabilité, quand c’est la République toute entière qui est bancale ? Qu’elle est dotée d’un système de vote qui ne laisse aucune place à la nuance ? Que ses institutions les plus essentielles sont souvent partiellement, et parfois complètement anti-démocratiques ?

Et puis, à quoi bon espérer de grands changements quand les seuls participants importants à la vie politique de la France sont membres d’un parti ? La nature même des partis repousse les citoyens altruistes, et les amène presque toujours à rester tout en bas de l’échelle partisane.

En outre, peu importe leurs qualités personnelles, les partisans sont prisonniers de leur bord politique. Dans un environnement tribaliste, où on ne se bat plus pour des idées mais pour des étendards, leurs discours n’ont plus aucune importance. Chaque tribu n’a plus pour principe directeur que de lutter contre les propositions des autres tribus, tout le reste est devenu accessoire.

Ces constats, et tout particulièrement le dernier, m’ont amené aux conclusions suivantes.

Premièrement : nous avons besoin de mettre fin à la Ve République et de nous doter d’une nouvelle Constitution véritablement démocratique.

Deuxièmement : pour qu’un quelconque projet de réforme constitutionnelle ait une chance d’être accepté, il est nécessaire qu’il soit aussi neutre que possible sur l’axe gauche/droite.

Troisièmement : ce projet doit donc se concentrer sur l’axe trop souvent ignoré de la tyrannie et de la démocratie.

De nombreux autres citoyens idéalistes, et quelques politiciens opportunistes, ont déjà vanté les mérites d’un régime plus démocratique. Mais à ce jour, aucun d’entre eux n’a réussi. C’est même un échec cuisant que l’on peut constater, puisqu’ils sont totalement absents de la plupart des sondages électoraux. Soit parce que le sondage porte sur des candidats, dont ils ne font que rarement partie ; soit parce que le sondage ne parle pas de la nature du pouvoir étatique, seulement de sujets moins importants.

En effet, parmi les mouvements et personnages dont j’ai consulté les écrits, une bonne partie n’offre que des débuts de solution, des fragments minuscules de ce qu’il faut pour remettre ce pays en état de marche. Il n’y a rien à attendre d’eux, si ce n’est un bruit de fond que personne n’écoute et que personne n’écoutera jamais.

D’autres, plus radicaux, présentent des programmes dignes de Robespierre basés sur un État omnipotent et centralisé qui purgerait les anciennes élites. Nos élus actuels offrent des vélos et des fournitures scolaires, ceux-là veulent offrir des guillotines. Sous prétexte de permettre le RIC, qui ne sert qu’à se parer des atours des démocrates, ils prescrivent la mise en place d’institutions qui conduiront immédiatement à l’apparition d’une autre élite encore plus puissante et à la déstabilisation chronique de l’État. Ils savent comment tout démolir, mais n’ont pas la moindre idée de comment reconstruire.

Enfin, les derniers proposent souvent des projets tellement labyrinthiques et incohérents qu’ils dépeignent des utopies de façade n’ayant plus rien à voir avec la France mis à part le nom. Nous n’avons pas besoin de 600 mesures disparates et contradictoires pour mettre en place une vraie démocratie ! Au contraire, je suis fermement convaincu qu’il nous faut trouver un point d’équilibre à la fois suffisamment familier pour ne pas troubler l’ordre public, et suffisamment révolutionnaire pour remettre la France sur pied pour de bon. Les réformes non-essentielles pourront se faire ensuite, au fil des ans.

Par ailleurs, et ça peut paraître paradoxal, mais en l’absence de mécanismes de coordination appropriés, les projets que j’ai observés souffrent terriblement de leur organisation pseudo-décentralisée. C’est notamment le cas lorsqu’ils s’appuient sur une plateforme comme Discord, qui n’offre aucun moyen au groupe de rapidement faire le tri entre le bon grain et l’ivraie. Là, les participants compétents et de bonne foi doivent réaliser un marathon intellectuel à chaque fois qu’ils souhaitent apporter la moindre petite pierre à l’édifice. Pierre qui, d’ailleurs, risque fort d’être immédiatement emportée par le torrent d’inanités émanant des conspirationnistes de tout bord, naturellement attirés par les mouvements démocrates en leur qualité de parias de la République.

Quant aux personnalités publiques ayant émis l’idée d’un projet de réforme constitutionnelle, la notoriété de leurs positionnements politiques risquera fort de causer leur défaite. Ceux qui n’ont pas su rester neutres du début à la fin et qui ont accepté le principe du tribalisme, seront automatiquement disqualifiés par la majorité des électeurs français. Et même si, par miracle, l’un de ces réformateurs parvenait au second tour de l’élection présidentielle… Il se retrouverait face à un énième politicard destiné à être élu par défaut, qui gagnerait comme c’est le cas depuis plusieurs cycles électoraux maintenant.

Au final, les citoyens français aspirant à la mise en place d’une véritable démocratie n’ont qu’une poignée de choix possibles aujourd’hui, et aucun n’est viable.

Face à ce constat, et en l’absence d’homme providentiel qui aurait apporté une solution parfaite, j’ai décidé de me pencher sur la question et tenter d’imaginer au moins une solution adéquate.

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