14. Les cycles vicieux extractifs

Pourquoi donc les institutions inclusives tendent-elles à dégénérer pour redevenir extractives ? Et comment faire pour l’éviter ? C’est aussi à ces questions que je tente de répondre à travers ce projet.

Le sociologue Robert Michels a révélé dans son livre Les Partis politiques : Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, en 1911, ce qu’il appelait la « loi d’airain de l’oligarchie ».

« Qui dit organisation, dit tendance à l’oligarchie. Dans chaque organisation, qu’il s’agisse d’un parti, d’une union de métiers, etc., le penchant aristocratique se manifeste d’une façon très prononcée. Le mécanisme de l’organisation, en même temps qu’il donne à celle-ci une structure solide, provoque dans la masse organisée de graves changements. Il intervertit complètement les positions respectives des chefs et de la masse. L’organisation a pour effet de diviser tout parti ou syndicat professionnel en une minorité dirigeante et une majorité dirigée. »

Et il ne s’arrête pas là. « Théoriquement, le chef n’est qu’un employé lié par les instructions qu’il tient de la masse. Sa fonction consiste à recevoir et exécuter les ordres de celle-ci, dont il n’est qu’un simple organe d’exécution. Mais, en réalité, à mesure que l’organisation grandit, le droit de contrôle reconnu à la masse devient de plus en plus illusoire. »

Tous les groupes humains organisés ont tendance à devenir oligarchiques, et les partis politiques ne font pas exception à cette règle. Plus ils se rapprochent du pouvoir, moins ils respectent la volonté générale. Ce sont donc des structures essentiellement inaptes à concrétiser les véritables désirs du peuple.

Nous pourrions y opposer la possibilité que leur candidat soit un homme d’État exceptionnel, un patriote attaché plus que tout à mener son pays vers la gloire et accomplir la volonté populaire. Dans cette situation, occasionnellement, les valeurs personnelles du candidat peuvent le pousser à ignorer les pressions oligarchiques naturelles émanant du parti. Mais notre expérience a prouvé que ceux-là sont très rares. Ils ne peuvent donc rien être de plus que des exceptions : les partis restent généralement condamnés par la loi d’airain de l’oligarchie.

Citant lui-même Proudhon et Ledru-Rollin, Michels rappelle ensuite que dès 1840, les sociologues et politiciens démocrates condamnaient le système représentatif et les résultats qu’il provoquait. Puis, c’est au tour de Gaetano Mosca. Un de ses confrères dits de « l’école Italienne » qui, comme Rousseau, estime qu’une fois le bulletin dans l’urne, les électeurs n’ont plus aucun contrôle sur leurs représentants. Michels en conclut : « une représentation permanente équivaudra toujours à une hégémonie des représentants sur les représentés. »

Pour lui, cela s’explique par différents facteurs, parmi lesquels la psychologie des représentants. « L’individu régulièrement délégué pour une certaine durée finit par prétendre que la délégation constitue sa propriété ». Le chapitre où il dénonce l’autoritarisme et la mégalomanie des chefs de parti comprend même dans son titre la formule « Le Parti, c’est moi ». Cela vous rappelle-t-il quelqu’un ?

En tout cas, le constat de Michels est clair : toutes les organisations finissent par devenir oligarchiques. Mais bien qu’il ait témoigné d’un résultat final décevant, il s’était concentré sur les « chefs », leur comportement, et leurs différences d’avec les « masses ». Et les notions de psychologie qu’il utilise ne constituent qu’une petite partie de l’équation.

Les éléments apportés un siècle plus tard par Acemoğlu et Robinson nous permettent de bien mieux comprendre le problème en l’abordant sous un angle différent, celui du rapport entre les institutions économiques et politiques. Ce faisant, ils mettent en évidence l’existence du processus de dégradation (et certains de ses mécanismes) : comment les institutions inclusives deviennent extractives, donc oligarchiques, avec le temps.

Grâce à eux, nous avons pu constater d’une part, que les institutions politiques et économiques s’influencent mutuellement, et d’autre part, que les institutions économiques ont une tendance naturelle à devenir extractives. La clé du problème est donc de trouver comment construire une institution politique inclusive, qui restera inclusive malgré la pression extractive issue des institutions économiques locales.

Là où les remarques de Michels sont intéressantes comme supplément, c’est qu’il analyse précisément le comportement des individus et les mécaniques sociales à l’œuvre en ce qui concerne la centralisation graduelle du pouvoir. Lors de cet examen, il décrit en passant un phénomène essentiel à la compréhension du système, qui me semble valider une de mes intuitions.

Celle-ci date de mes lectures des œuvres d’Olson, ainsi que de Why Nations Fail d’Acemoğlu et Robinson. À ce moment, j’avais remarqué qu’ils qualifiaient tous les trois un certain nombre d’États représentatifs comme des démocraties : États-Unis, France, Royaume-Uni… Ce qui sous-entend, dans le langage d’Acemoğlu et Robinson, que ces États sont dotés d’institutions au caractère inclusif.

Or, comme je l’ai démontré dans les chapitres précédents, ces États n’ont de démocratie que le nom. Alors pourquoi les appellent-ils ainsi ? Probablement parce que, tout aussi érudits qu’ils soient, ces personnages souffrent d’un biais commun et conséquent : celui de voir le monde à travers le prisme de l’économie.

Ce qui est tout à fait normal, puisqu’ils sont économistes. Mais c’est un handicap sévère en matière de compréhension des systèmes étatiques, parce que l’angle juridique est soit totalement ignoré, soit sous-estimé. Et bien qu’ils utilisent des termes comme « inclusif », ceux-ci restent relativement nébuleux.

Par exemple, ils déclarent que les institutions inclusives permettent au plus grand nombre de participer, mais ils ne s’attardent pas sur la façon dont le plus grand nombre participe. Quels sont ses pouvoirs exactement ? Qu’est-ce qui les garantit en pratique ? Ces questions restent sans réponse.

Leur premier livre est certainement déjà assez long comme ça, il faut le dire. Toutefois, ils en ont aussi publié un autre plus récemment : The Narrow Corridor. J’espérais donc qu’ils y présentent plus en détail les mécanismes exacts permettant d’arriver à cet état optimal, de garantir l’existence des institutions inclusives… Mais non. Ils ne font que décrire les différents types d’États (le Léviathan de Hobbes, décliné en plusieurs versions), avant de formuler et analyser un concept : « l’effet Reine Rouge », nommé en référence à l’univers d’Alice au Pays des Merveilles.

« L’effet Reine Rouge fait référence à une situation où vous devez continuer de courir juste pour maintenir votre position, de la même manière que l’État et la société courent pour maintenir l’équilibre entre eux. »

Pour Acemoğlu et Robinson, si l’État est trop faible, c’est un « Léviathan de Papier », la société s’effondre ; et si l’État est trop fort, c’est un « Léviathan Despotique », une dictature. Ils estiment que la seule voie vers la prospérité se trouve dans un « Couloir Étroit » qui représente l’équilibre entre ces deux situations. Là, il y a un « Léviathan Enchaîné », ni trop fort ni trop faible, qui garantit les droits essentiels sans les piétiner trop souvent.

Et pour exister, ce type d’État aurait besoin d’une « course de la Reine Rouge » vigoureuse, c’est-à-dire d’une société qui se défend avec force contre les abus de l’État, et d’un État qui ne laisse pas sa société divaguer, comme s’il était propriétaire des citoyens.

Une vision très intéressante, et qui a certainement une petite part de vérité, mais qui m’a encore une fois un peu déçu. Premièrement, parce qu’elle ne remet jamais en question l’idée de l’opposition entre l’État et la société. Et deuxièmement, parce que les auteurs semblent voir les droits des citoyens uniquement comme des acquis sociaux obtenus après un conflit, au lieu de les voir comme des outils pour mener un conflit ou même l’empêcher de prendre place.

Il me semble, finalement, qu’elle est valide mais seulement à partir du moment où on ignore tout modèle social alternatif. En effet, si l’État est piloté par une élite qui est par nature en opposition avec son bétail, c’est-à-dire le peuple… Alors pour prospérer, il est effectivement nécessaire que le peuple se défende constamment des assauts de cet État ; tandis que pour l’élite, il est nécessaire de constamment assaillir le peuple par tous les moyens disponibles sous peine de perdre le contrôle.

Mais pourquoi diable se satisfaire d’un modèle pareil ? Pourquoi accepter un équilibre précaire entre une élite aux pulsions dictatoriales et un peuple voué à en être victime ? Ce schéma ne peut jamais produire le cercle vertueux qu’ils décrivaient dans leur livre précédent !

Le cercle vicieux des États extractifs, qui y est opposé, pourrait se résumer de la manière suivante. Il est doté de 2 étapes, et chacune mène à l’autre. Étape 1 : les élites détiennent le pouvoir. Étape 2 : les élites décident unilatéralement de comment l’utiliser, et ne réduisent jamais ce pouvoir.  En excluant, bien sûr, tout cas de révolte : cela ne rentre pas dans le cadre de l’examen du fonctionnement habituel d’un État.

Un État doté d’une élite mais sous le coup de l’effet Reine Rouge pourrait, à la place, voir son fonctionnement décrit comme un « triangle vicieux ». Étape 1 : l’élite détient au moins la majorité du pouvoir. Étape 2 : l’élite doit parfois négocier avec la société, mais peut aussi passer des mesures en force si elle préfère1. Étape 3 : l’élite prend une décision de façon un peu moins unilatérale, mais ne réduit pas son pouvoir contre la société car elle essaie au contraire de l’augmenter. Et c’est reparti pour un tour. L’élite détient, l’élite négocie, l’élite décide.

C’est là qu’intervient cet autre phénomène décrit par Robert Michels que j’ai mentionné. Au sujet d’un parti socialiste (selon les termes de l’époque, donc plutôt de tendance révolutionnaire), il dit : « Les hommes du parti ont pendant un demi-siècle travaillé à la sueur de leur front pour créer une organisation modèle. Et aujourd’hui que l’organisation englobe trois millions de travailleurs […], le parti s’est doté d’une bureaucratie […], les caisses sont pleines, un réseau complexe d’intérêts financiers et moraux s’est étendu sur tout le pays.

Une tactique énergique, entreprenante, serait de nature à tout compromettre : le travail de plusieurs dizaines d’années, l’existence sociale de plusieurs milliers de chefs et sous-chefs, bref, le « parti » tout entier. Aussi l’idée d’une nouvelle tactique de ce genre est-elle de plus en plus abandonnée. […] *L’organisation cesse ainsi d’être un moyen, pour devenir une fin. * […]

À mesure qu’augmente son besoin de tranquillité, ses griffes révolutionnaires s’atrophient et il devient un parti bravement conservateur qui continue (l’effet survivant à la cause) à se servir de sa terminologie révolutionnaire, mais qui dans la pratique, ne remplira pas d’autre fonction que celle d’un parti d’opposition constitutionnelle. »

Michels présente ici le procédé par lequel, dans les régimes représentatifs, même la compétition antisystème finit par rejoindre le système et constituer une élite supplémentaire qui ne fait que se chamailler avec les autres. Et tout cela découle simplement de la nécessité de s’organiser, qui pervertit les mouvements politiques !

C’est par le biais de ce processus qu’un régime représentatif sous le coup de l’effet Reine Rouge pourrait passer du triangle vicieux au carré vicieux. Étape 1 : les multiples élites détiennent au moins la majorité du pouvoir. Étape 2 : les multiples élites doivent parfois négocier entre elles. Étape 3 : les multiples élites doivent parfois négocier avec la société, mais peuvent aussi passer des mesures en force. Étape 4 : les multiples élites prennent une décision de façon encore un peu moins unilatérale, mais ne réduisent pas leur pouvoir contre la société et essaient de l’augmenter, tout en se tapant dessus mutuellement. Et c’est encore reparti pour un tour.

Acemoğlu et Robinson écrivent, à la fin de leur livre : « Beaucoup de ceux d’entre nous vivant dans des pays démocratiques avec des sociétés capables de s’affirmer et des États puissants sont immensément fortunés comparé à ceux vivant sous le joug d’un Léviathan Despotique ou survivant sous la peur, violence et dominance sans aucune institution étatique pour les protéger. Néanmoins, la vie avec le Léviathan (enchaîné) est un chantier. »

Pourtant, il ne me semble pas qu’il y ait grand-chose de fortuné là-dedans : au sein de ces pays qu’ils considèrent démocratiques, la société ne bénéficie pas d’un cercle vertueux mais d’un carré vicieux. Partout, les dérives se multiplient, parce que la société a de moins en moins de moyens pour lutter contre ses élites. Parce que dans ce mode de fonctionnement, le pouvoir des élites bénéficie d’un effet de cliquet en temps de paix : il ne fait qu’augmenter, et les augmentations sont permanentes. On ne peut être certains de le réduire qu’à travers une révolution violente.

Déjà, ce n’est pas optimal puisque la révolution violente est par définition source d’instabilité économique, et constitue donc un obstacle à la prospérité. Mais aussi, sur le plan des idées, il semble que cela confirme mon intuition.

Elle peut être résumée de la façon suivante : les régimes représentatifs sont des dictatures avec une étape supplémentaire, celle de la répartition de la rente politique. Du reste, il n’y a aucune différence fondamentale entre les deux types de régimes. Le nombre d’élites change, mais l’élite existe toujours, et le peuple est toujours vulnérable face à elle.

Tout ce que l’on fait en passant d’un régime dictatorial ou monarchique absolu à un régime représentatif, c’est devenir esclaves de plusieurs maîtres en même temps au lieu d’un seul. Que l’élite soit une ou multiple, elle détient toujours la majorité du pouvoir, et se débrouille toujours pour en accumuler. Et comme Michels l’a expliqué, cette règle se vérifie même quand la « nouvelle élite » est issue d’un mouvement révolutionnaire.

Techniquement la seule différence, mineure, se trouve dans les usages faits du peuple. Dans une dictature, comme il n’y a qu’une seule élite, l’extraction de valeur se fait entièrement au profit de cette élite. Il n’y a aucun débat sur la répartition de la valeur extraite, puisqu’il n’y a qu’un seul groupe bénéficiant de cette extraction de valeur.

Mais quand il y a deux élites ou plus, afin de répartir les bénéfices de leur extraction de valeur, elles ont besoin d’un mécanisme pour les départager. Dans notre système, ces bénéfices correspondent notamment à la rente politique d’État officielle : remboursement des frais de campagne, subventions diverses, postes à haute responsabilité et très bien rémunérés…

Mancur Olson expliquait, dans Rise and Decline of Nations, la chose suivante : « C’est à cause de ce conflit d’intérêt vis-à-vis du partage des coûts qu’une majorité des cartels et lobbies cherchent à fixer les prix ou salaires, plutôt que la quantité qui peut être vendue. […] une raison pour laquelle les prix et les salaires sont fixés plus fréquemment que les quantités est sûrement que cela permet plus facilement de laisser la décision de l’allocation des coûts au marché ou à d’autres forces impartiales. »

Sur les marchés financiers, l’organisation d’un cartel a un coût, et les membres du cartel se servent du marché pour déterminer de façon impartiale qui paie ce coût.

Dans un régime représentatif, l’organisation des élites a un coût, et les différentes élites se servent des électeurs pour déterminer de façon impartiale qui paie ce coût.

Félicitations, vous avez été promu d’esclave à « esclave + mécanisme de redistribution ». Quelle joie. Quel bonheur. Vive la démocratie, ou ce qu’on nous présente comme tel.


  1. Chez nous : Traité de Lisbonne, lois passées grâce au 49.3, ChatControl, la liste est longue. ↩︎

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