Chers concitoyens,
La vérité nous a échappé depuis plus de deux siècles, et la majorité d’entre nous l’ignore totalement. Au fil des régimes, les approximations répétées, les mensonges et le manque de connaissances du public ont fini par déboucher sur une réécriture des dictionnaires. En 2026, un Français moyen vous affirmera sans sourciller que la France est une république, une démocratie ou encore un État de droit : après tout, c’est ce que tout le monde dit. Ces expressions font désormais partie de notre culture. Elles sont devenues de véritables axiomes, des idées qu’on assume vraies sans avoir à les démontrer.
Et pourtant, bien que la France soit effectivement une république, elle n’est pas, et n’a jamais été, une démocratie. Vous connaissez déjà Rousseau, le plus célèbre démocrate du XVIIIe siècle, mais c’est en fait le perdant (à titre posthume) de la guerre idéologique menée à l’époque. Face à lui : Emmanuel-Joseph Siéyès, auteur de la citation en première page et chef de file des partisans de la représentation.
Car à ce moment, la démocratie était conçue comme l’opposé de la représentation. Le mot démocratie résulte de l’assemblage des mots grecs dêmos et kratos, le peuple et le pouvoir. Démocratie signifie par conséquent « le pouvoir appartenant au peuple ». Or, s’il y a représentation, ce sont les représentants qui détiennent le pouvoir à la place du peuple. De nombreux penseurs et révolutionnaires estimaient donc que la démocratie ne pouvait être que directe. Les débats ont fait rage pendant des années, mais finalement la victoire est allée à Siéyès.
Peu de gens le savent : ce personnage est en fait la source d’une large partie de nos malheurs actuels. Dans les cours d’histoire que j’avais reçus dans ma jeunesse, qui ne se sont certainement pas arrangés depuis, son existence était réduite à l’écriture de Qu’est-ce que le Tiers-État, un ouvrage effectivement d’importance capitale dans le contexte de la révolution de 1789. Mais le contenu exact de cet ouvrage est rarement analysé, et la vie de son auteur l’est encore moins.
J’aimerais donc commencer par un petit détour historique, pour vous faire part de quelques informations à ce sujet. Qu’est-ce que le Tiers-État contient, pour résumer, un discours accablant les nobles de l’époque. Leurs privilèges sont mauvais, ils sont responsables de tous les maux, et les pauvres membres du Tiers-État qu’ils oppriment méritent d’avoir voix au chapitre. Jusque-là, nous pouvons être d’accord. Mais vous le savez tout autant que moi, il existait un autre ordre privilégié à l’époque : celui du clergé.
C’est en se penchant sur ce détail précis que l’on peut voir toute l’hypocrisie et la perfidie de Siéyès : il n’était pas membre du Tiers-État. Surnommé « l’Abbé Siéyès », il avait été ordonné prêtre à 26 ans après avoir fini ses études au séminaire de Saint-Sulpice, à Paris.
Pourtant, après quinze ans de carrière dans le milieu ecclésiastique, cet homme-là a écrit tout un pamphlet politique dénigrant l’autre ordre privilégié et incitant le peuple à se rallier contre lui. Pouvait-il ignorer complètement la question du clergé ? Certainement pas. Mais il l’a traitée d’une façon particulièrement détestable, en ne se fondant que sur des sophismes très arrangeants pour lui. Et pour couronner le tout, il l’a fait dans les notes de bas de page, sans oser tenter de se justifier dans le texte principal.
Observez donc. Dans son chapitre définissant le Tiers-État, voilà ce qu’il écrit : « Ainsi, qu’est-ce que le tiers ? tout, mais un tout entravé et opprimé. Que serait-il sans l’ordre privilégié ? tout, mais un tout libre et florissant. Rien ne peut aller sans lui, tout irait infiniment mieux sans les autres. Il ne suffit pas d’avoir montré que les privilégiés, loin d’être utiles à la nation, ne peuvent que l’affaiblir et lui nuire, il faut prouver encore que l’ordre noble (1) n’entre point dans l’organisation sociale ; qu’il peut bien être une charge pour la nation, mais qu’il n’en saurait faire une partie. »
Simultanément, il chante les louanges du Tiers-État et voue la noblesse aux gémonies parce qu’elle est composée de privilégiés. Les privilégiés ne servent à rien, ils ne font pas partie de la nation, ils sont des boulets que se traîne le Tiers-État… Et qu’en est-il du clergé, remarquablement absent de ce paragraphe ? En fait, il est mentionné dans la note en bas de page reliée au petit « (1) ». Mais ne vous sentez pas obligés de lire cette note imbuvable en entier : je l’insère ici pour les plus curieux d’entre vous, afin qu’ils puissent directement constater la nullité de ses arguments.
« (1) Je ne parle point du clergé. Dans mes idées, ce n’est pas un ordre, mais une profession chargée d’un service public. Ici, ce n’est pas la personne qui est privilégiée, mais la fonction, ce qui est bien différent. S’il y a dans l’Église des bénéfices oiseux, c’est un abus. Tous les ecclésiastiques doivent être utiles, ou à l’instruction publique, ou aux cérémonies du culte. Parce qu’avant d’être admis dans le clergé, il faut passer par une longue suite d’épreuves, ce n’est pas une raison pour regarder ce corps comme formant une caste à part. On ne peut entendre par ce mot qu’une classe d’hommes qui, sans fonctions, comme sans utilité, et par cela seul qu’ils existent, jouissent de privilèges attachés à leur personne. Sous ce point de vue, qui est le vrai, il n’y a qu’un ordre, celui de la noblesse. C’est véritablement un peuple à part, mais un faux peuple qui, ne pouvant, à défaut d’organes utiles, exister par lui-même, s’attache à une nation réelle, comme ces excroissances végétales qui ne peuvent vivre que de la sève des plantes qu’elles fatiguent et dessèchent. Le Clergé, la Robe, l’Épée et l’Administration font quatre classes de mandataires publics nécessaires partout. Pourquoi les accuse-t-on en France d’aristocracisme ? C’est que la caste noble en a usurpé toutes les bonnes places ; elle s’en est fait comme un bien patrimonial, aussi l’exploite-t-elle, non dans l’esprit de la loi sociale, mais à son profit particulier. »
Ici, Siéyès exprimait trois idées importantes pour sa théorie. Totalement fausses et hypocrites, mais importantes. Premièrement, que « ce n’est pas la personne qui est privilégiée, mais la fonction ». Deuxièmement, que la possibilité de rejoindre un ordre en passant une épreuve exclut que cet ordre soit privilégié. Et troisièmement, que les nobles n’ont aucune fonction ni utilité.
Loin de moi l’idée de voler au secours des nobles, mais pour Siéyès qui était bien plus proche que nous des exploits militaires des anciens nobles, il est parfaitement faux de dire qu’ils n’avaient aucune fonction. Oui, c’est vrai, la noblesse d’épée avait essentiellement disparu. Mais à l’origine, et encore à son époque dans une moindre mesure, les nobles étaient aussi les défenseurs du royaume.
Il est ridicule de vouloir prétendre que la noblesse n’avait plus rien à voir avec la fonction de l’Épée, qu’il cite, tout en défendant le clergé au prétexte que la cérémonie des cultes est une fonction essentielle à la société. Surtout pour un lecteur de 2026, dont l’environnement social prouve depuis 1905 que l’État fonctionne même en étant séparé de l’Église.
Et il est tout aussi ridicule de déclarer qu’une classe de privilégiés n’est pas privilégiée s’il y a une épreuve à l’entrée. Les diplômés de l’ENA représentent aujourd’hui, sans aucun doute, une classe privilégiée au sein de l’État français.
Enfin, que dire de l’idée que « ce n’est pas la personne qui est privilégiée, mais la fonction » ? Siéyès semble nous expliquer que si le Pape siège sur un trône dans une cathédrale grandiose faite de marbre et d’or, ce n’est pas lui qui est privilégié, mais sa mitre. Avec cette logique, nous pourrions aussi affirmer que ce ne sont pas les nobles qui sont privilégiés, seulement leurs épées et leurs couronnes !
Et il faut également rappeler la vérité historique : les membres du clergé étaient très fortement privilégiés sur certains points, comme l’alimentation. En Angleterre, une étude détaillée sur le sujet a été réalisée il y a quelques années et les résultats en sont édifiants1, bien que l’échantillon soit relativement réduit et ne concerne que l’Angleterre. Au cours du Moyen Âge, alors que les paysans mouraient souvent de faim jusqu’à l’invention des engrais phosphatés et de la mécanisation de l’agriculture, les moines avaient cinq fois plus de chances d’être obèses que le reste de la population… Alors même que celle-ci incluait les nobles et autres riches marchands amateurs de banquets quotidiens. Aliments gras, épices, vin, bière, fromage : le clergé avait souvent accès à tout, et il ne s’en privait pas.
Tout cela, je l’espère, vous permet de mieux comprendre à qui nous avons ici affaire. Le soi-disant Abbé Siéyès avait tout intérêt à défendre sa propre classe, et il l’a donc fait sans états d’âme alors même qu’il tentait de renverser l’autre classe privilégiée du pays. D’autant plus qu’il ne s’est pas arrêté là : quelques années plus tard, il a été à l’origine du complot du 18 Brumaire an VIII.
Suite à différentes intrigues après la révolution, Siéyès est arrivé au Directoire. À ce moment, il a contacté Napoléon et Lucien Bonaparte, puis organisé le renversement du Directoire en faveur du Consulat qui deviendra par la suite l’Empire napoléonien.
Et après tous ces évènements, en vertu de son rôle dans la création de l’Empire, l’homme qui crachait sur les nobles depuis toujours a été nommé Comte de l’Empire. Pourtant, il n’a pas protesté ou refusé ce titre, ce qui prouve qu’il n’était pas si « républicain » qu’on le croit.
En vérité, Siéyès s’était servi du peuple comme d’un marteau pour frapper les nobles tout en esquivant la responsabilité de son propre privilège ; puis il avait vanté les mérites de la représentation pour créer une nouvelle élite et s’assurer d’en faire partie. Et malgré la tartuferie politicienne dont il a fait preuve, c’est bien sur les principes défendus par cet homme-là que toutes les républiques françaises ont été bâties.
Lorsque j’ai étudié plus en détail ce pan de notre histoire, j’ai compris que nous aurions besoin d’une nouvelle révolution juridique pour enfin incarner notre devise nationale et retrouver la prospérité.
D’un autre côté, c’est vrai, la France a connu des périodes plus heureuses qu’aujourd’hui sous la tutelle d’hommes brillants comme le Général de Gaulle. Ce patriote qui a sauvé la France, protégé son indépendance et l’a propulsée vers l’avenir, mérite bien un peu de respect. Il n’était pas parfait : son passé monarchiste et sa conception de la Ve République me laissent parfois perplexe.
Mais je suis obligé d’admettre qu’il a eu du succès, et même que nous partageons certaines idées. Comme celle qu’il avait exprimée lors du référendum du 27 avril 1969 qui a conduit à sa démission : « Il s’agit que chacun, là où il fournit son effort, ne soit pas un instrument passif, mais participe activement à son propre destin. Voilà quelle doit être la grande réforme française de notre siècle. »
Hélas, quoi qu’on pense de ces brèves parenthèses de bonheur, de stabilité et de progrès, elles n’ont jamais duré éternellement. Les Français, condamnés par la représentation à remettre leur avenir entre les mains d’une classe d’opportunistes professionnels, finissent toujours par perdre à la roulette russe des élections. Et ce n’est pas tant la faute des politiciens que celle d’un régime républicain conçu pour maintenir les Français sous tutelle…
Comme le disait si bien l’un de mes humoristes préférés, Jean-Pierre Raffarin2, « le citoyen est un piéton de la République ». Citoyens comme piétons se font effectivement écraser, soit lorsqu’ils mettent un pied hors des clous, soit par simple manque de chance. Heureusement, ce n’est pas une fatalité.
La Boétie l’expliquait il y a plus de quatre siècles dans son Discours de la servitude volontaire : cette condition n’est que le fruit de notre passivité et de notre contribution au fonctionnement du système qui nous écrase. Nous sommes des piétons parce que nous avons accepté d’être piétons.
Cependant, le monde a changé. À notre époque, il n’est plus vraiment possible de simplement cesser de soutenir le « colosse » qu’il mentionnait pour le voir s’effondrer. Ce tyran titanesque a changé de régime alimentaire : il se nourrit désormais de données numériques et d’impôts prélevés à distance quoi que vous fassiez. La résistance passive étant devenue largement inefficace, il est nécessaire d’agir pour se libérer de son emprise.
C’est en parvenant à cette conclusion que j’ai décidé de me lancer, et d’écrire ce texte. Mais pour l’instant, ce n’est rien de plus qu’une bouteille à la mer, un rêve d’un futur meilleur pour la France… Une idée brute de décoffrage dont la concrétisation paraît encore lointaine et fort difficile, parce que je ne suis personne.