Chez Robert Michels et chez Simone Weil, le constat est identique : les partis sont des machines à corrompre l’État. Pour Michels, ils y jouent un rôle significatif en participant à la création d’une élite égoïste et pro-système peu importe leurs objectifs initiaux. Le système des partis n’est qu’un catalyseur d’oligarchie.
Et pour Weil, ils corrompent la société en générant des passions, en interdisant la pensée critique et en cherchant par tous les moyens à conquérir le pays. Tout cela, en excluant automatiquement les citoyens honnêtes de la vie politique :
« Quand il y a des partis dans un pays, il en résulte tôt ou tard un état de fait tel qu’il est impossible d’intervenir efficacement dans les affaires publiques sans entrer dans un parti et jouer le jeu. Quiconque s’intéresse à la chose publique désire s’y intéresser efficacement. Ainsi ceux qui inclinent au souci du bien public ou renoncent à y penser et se tournent vers autre chose ou passent par le laminoir des partis. En ce cas aussi il leur vient des soucis qui excluent celui du bien public.
Les partis sont un merveilleux mécanisme, par la vertu duquel, dans toute l’étendue d’un pays, pas un esprit ne donne son attention à l’effort de discerner, dans les affaires publiques, le bien, la justice, la vérité.
Il en résulte que — sauf un très petit nombre de coïncidences fortuites — il n’est décidé et exécuté que des mesures contraires au bien public, à la justice et à la vérité. »
À quelques décennies d’écart, les deux sont parvenus à la même conclusion : à cause des partis politiques, les mesures positives pour le pays sont généralement exclues du débat par une oligarchie dont les intérêts ne sont pas les mêmes que ceux du peuple.
Même Rousseau, qui avait vécu avant l’apparition des partis politiques modernes, en avait prédit les effets néfastes : « Si, quand le peuple suffisamment informé délibère, les citoyens n’avaient aucune communication entre eux, du grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté générale, et la délibération serait toujours bonne. Mais quand il se fait des brigues, des associations partielles aux dépens de la grande, la volonté de chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membres, et particulière par rapport à l’État : on peut dire alors qu’il n’y a plus autant de votants que d’hommes, mais seulement autant que d’associations. Les différences deviennent moins nombreuses et donnent un résultat moins général.
Il importe donc, pour avoir bien l’énoncé de la volonté générale, qu’il n’y ait pas de société partielle dans l’État, et que chaque citoyen n’opine que d’après lui. »
Cela étant dit, vous l’avez certainement remarqué, l’institution parlementaire que j’ai décrite ne nécessite pas de partis pour exprimer la volonté générale.
Premièrement, parce qu’elle les neutralise en grande partie. C’est le cas pour deux raisons : d’une part, l’élection ne nécessite aucune campagne, aucun effort individuel pour se faire connaître. Et d’autre part, le nombre de citoyens qui s’inscrira aux listes de candidature électorale sera sans nul doute cent fois, ou peut-être mille fois supérieur au nombre d’anciens membres de partis qui pourraient vouloir participer aussi.
Deuxièmement, cette institution n’a pas besoin de partis parce qu’elle remplit mieux sa fonction sans eux de toute façon. Le parlement devant représenter le peuple, il accomplit sa mission de façon optimale lorsque le peuple entier a une chance égale d’y siéger, au lieu de réserver ce privilège à une caste ultra-minoritaire de privilégiés interconnectés.
C’est un point de données que je n’ai pas abordé précédemment mais il faut savoir qu’en France, comme dans la plupart des régimes représentatifs, le taux d’adhérence à un parti dans la population générale ne dépasse pas les 2 %. 98 % des gens n’adhèrent à aucun parti. Or, à l’Assemblée nationale c’est l’inverse : il n’y a qu’une poignée de députés relativement indépendants1, la moitié l’est devenue par expulsion de leur parti en cours de mandat, et beaucoup ont rejoint d’autres partis ensuite. Les non-inscrits représentent à peu près 1,73 % des 577 députés, et ils ne sont même pas tous dépourvus de parti.
Je dis « relativement indépendants », parce qu’il existe plusieurs systèmes de classement des députés et qu’aucun d’entre eux ne repose sur la qualité de membre de parti. Par exemple, l’Assemblée trie ses députés par groupe parlementaire et l’adhésion à ces groupes se fait librement. Quant aux nuances administratives classifiant certains en « Divers droite » ou « Divers gauche », elles incluent les membres de micro-partis et ceux qui ont été soutenus par un parti sans en être adhérents. Ce mélange de notions n’aide pas à déterminer combien sont membres d’un parti exactement.
Quoiqu’il en soit, nous pouvons assumer qu’à peu près 98 % des députés sont membres d’un parti ou y sont affiliés, ce qui prouve que Weil avait raison lorsqu’elle disait qu’il est impossible de participer sans en être membre. Si elle avait tort, il n’y aurait ni 98 %, ni 50 %, ni même 20 % de membres de partis au Parlement.
Et ce n’est pas le seul problème des partis : comme expliqué dans les chapitres précédents, ils fragilisent énormément l’État en centralisant le pouvoir. Car lorsqu’un pouvoir est centralisé, et tout particulièrement lorsqu’il l’est entre les mains d’un groupe qui se le transmet de façon quasi-héréditaire, il est plus facile pour une entité tierce de corrompre ses détenteurs.
La Russie, la Chine, les États-Unis, les Qataris ou les Saoudiens peuvent facilement corrompre une dizaine de chefs de partis et une centaine ou deux de sous-chefs pour quelques dizaines de millions d’euros. Le pouvoir est en soldes permanentes dans les régimes représentatifs, et c’est tout à l’avantage de nos ennemis. Ils peuvent investir sur le long terme, en achetant la loyauté d’une poignée de personnages qui sont proches du pouvoir et le restent pendant longtemps.
Mais ils ne peuvent pas corrompre 50 millions d’électeurs. Ils pourront tenter de corrompre 577 députés principaux et 1154 députés suppléants, mais à supposer qu’ils y parviennent, leur influence disparaîtra au maximum 5 ans plus tard. Et par ailleurs, elle sera structurellement affaiblie puisque même un Parlement intégralement corrompu ne pourra pas passer outre les votes exprimés directement par les citoyens.
Voilà pourquoi, dans cette Démocratie, les partis n’auront pas le droit d’exister. Non seulement ils sont inutiles et les institutions que j’ai conçues s’en passent très bien ; mais en plus ils sont dangereux et leur présence ne fait qu’affaiblir la France.
Certains diront sans doute que les réseaux d’influence constitués précédemment perdureront. Mais leur pouvoir ne sera plus que financier, et ils perdront tout le prestige que les naïfs ont bien voulu leur accorder jusqu’à maintenant.
Et comme le disait Simone Weil : « Bien entendu il y aurait des partis clandestins. Mais leurs membres auraient mauvaise conscience. Ils ne pourraient plus faire profession publique de servilité d’esprit. Ils ne pourraient faire aucune propagande au nom du parti. Le parti ne pourrait plus les tenir dans un réseau sans issue d’intérêts, de sentiments et d’obligations. »
Dans un système qui les rejette ouvertement, les partis ne pourraient avoir aucune influence réelle, à moins de se constituer en mafias criminelles pour maintenir la pression sur leurs membres par la menace. Et ceux-là seront éliminés en bonne et due forme par la Justice.
Les autres se transformeront le plus souvent en réseaux d’influence informels de taille réduite. Les politiciens déjà connus et liés par le pouvoir au grand patronat maintiendront ces liens, c’est inévitable. Mais les petites mains des partis, elles, disparaîtront immédiatement. Il n’y aura plus personne pour faire le sale boulot bénévolement et à grande échelle. Plus personne pour garantir aux anciens politiciens un statut social élevé en espérant l’acquérir soi-même un jour.
Cependant, il est vrai que je n’ai mentionné que le Parlement pour l’instant. Comment cette disparition affecterait-elle les institutions où l’élection se fait par scrutin ? Plus précisément, comment un candidat à la présidentielle accomplirait-il ses objectifs ? Après tout, il faut quand même organiser une campagne, faire un peu de publicité, aller discuter sur des plateaux télé et voyager d’une ville à l’autre. Tout cela demande du temps, de l’énergie, et surtout : de l’argent.
Or, ce serait un mal terrible pour les Français que de se retrouver dans une société où seuls les riches ont les moyens d’atteindre certaines fonctions. Bien que la participation du peuple dans son ensemble soit assurée au Parlement, il faut qu’elle le soit aussi pour la fonction de Président de la République (entre autres).
Par conséquent, les candidats doivent disposer d’une structure alternative aux partis pour financer leurs campagnes. Et cette structure doit évidemment être conçue pour empêcher les dérives auxquelles les partis mènent toujours.
Nommée « Association de financement de campagne électorale », ou AFCE pour les intimes, elle nécessitera au moins deux membres pour être mise en place : un candidat, qui est également le président de l’association, et un mandataire financier. Le nom de l’AFCE ne sera pas librement choisi : il sera toujours constitué du sigle AFCE, suivi du prénom et nom du candidat. Ceci, afin de garantir qu’aucun candidat n’ose prétendre monopoliser une idéologie ou un champ politique. Les AFCE ne représentent que le candidat qui les a créées, et personne d’autre.
Elles auront, par ailleurs, beaucoup moins de droits que les partis : il ne leur sera pas possible d’emprunter, de posséder des immeubles, de recevoir un legs, ou de transmettre de l’argent à une autre AFCE, entre autres choses.
Au niveau du personnel, elles n’auront pas de hiérarchie complexe : pour simplifier leur fonctionnement, par défaut seuls le président de l’association et le mandataire financier auront de véritables pouvoirs. Les autres membres pourront facultativement être assignés par le président de l’association à plusieurs groupes définis par la loi, dont les fonctions sont essentielles à la tenue d’une campagne électorale : comptabilité, communication, logistique, mobilisation, et cabinet politique.
Le pôle comptabilité assistera le mandataire financier si besoin, il sera de taille réduite. Le pôle communication sera chargé de la publicité, des relations avec la presse, des réseaux sociaux… Le pôle logistique s’occupera de louer les salles de conférence, trouver des partenaires pour organiser les activités de la campagne, et cetera. Le pôle mobilisation, le plus peuplé, sera constitué des adhérents désirant coordonner les activités liées à l’association à plus petite échelle : réunions locales, distribution de tracts, aide aux déplacements du candidat par exemple.
Enfin, le cabinet politique sera composé des personnes dont le candidat a besoin pour accomplir sa mission : des candidats au poste de ministre pour une élection nationale, et des candidats à la fonction de conseiller municipal pour une élection locale. Ainsi qu’éventuellement, leurs assistants respectifs.
Le président de l’AFCE pourra déléguer les pouvoirs de son choix aux membres de ces groupes, bien qu’il reste ultimement responsable de toutes les décisions qui sont prises au sein de l’AFCE. Tous les membres de ces équipes seront par ailleurs rémunérés à peu près librement, dans le respect de certaines limites que le Parlement définira ultérieurement. Parmi lesquelles figureront certainement le SMIC horaire d’un côté, et le salaire des parlementaires élus de l’autre.
Et comment cela sera-t-il financé ? Tout simplement, par l’adhésion des membres. Chaque citoyen pourra être membre d’un maximum de douze AFCE : trois nationales, trois régionales, trois départementales et trois communales. Dont, dans chaque ensemble, au moins une liée à son lieu de résidence. Les associations ne pourront imposer aucune limite au nombre ou à la qualité de leurs membres : ce statut sera librement accessible et librement révocable sur simple déclaration, à la seule condition d’être citoyen français.
Tout membre d’une AFCE aura le droit de donner chaque année une toute petite somme à chaque association : 50 euros maximum. Ceci, afin d’encourager la diversité de pensée et le financement de plus petites associations, sans pour autant permettre aux plus riches de financer 1000 associations différentes chacun.
Ce don sera déductible pour moitié des impôts payés par les citoyens. Il devra être effectué une première fois lors de l’inscription, puis sera facultatif les années suivantes.
Les AFCE n’auront aucun contact financier direct avec les citoyens : les dons seront anonymisés, puis passeront par l’administration fiscale qui surveillera ainsi le seul flux financier entrant. Tout cela sans permettre à l’exécutif de connaître les opinions politiques des citoyens.
L’objectif est, d’une part, de faciliter le processus pour les citoyens avec une plateforme unique pour les dons, et d’autre part, de fournir à l’administration les informations nécessaires pour juger de la régularité des comptes de ces associations. Ceux-ci seront entièrement publics de toute façon, à l’exception des noms des citoyens donneurs évidemment. Mais entre des comptes potentiellement maquillés avec des donneurs fantômes, et un lien direct permettant de confirmer en un clic si les sommes correspondent… Sans nécessairement avoir le détail de qui a donné quoi, les citoyens pourront au moins être certains que le financement des AFCE est légitime et entièrement tiré de la population française. Ainsi, ils auront la preuve de l’absence d’ingérence étrangère ou oligarchique sur le plan financier.
Enfin, contrairement aux partis, ces structures seront par ailleurs vouées à disparaître. C’est-à-dire que leur durée de vie ne pourra pas excéder celle du mandat de l’élu à remplacer. Dès la fin de l’élection suivante, les AFCE seront automatiquement dissoutes. Les sommes restant sur leurs comptes seront reversées à l’État qui les transmettra aux donateurs, au prorata des sommes versées et du temps passé en qualité de membre de l’AFCE. Ce calcul sera effectué par le mandataire financier et ses assistants comptables, et le résultat sera transmis à l’entité compétente pour redistribuer les fonds restants.
En outre, si d’aventure les sommes rendues dépassaient la moitié des sommes investies initialement par un individu, le surplus serait conservé par l’État. De cette manière, le financement ne coûtera pas excessivement cher aux citoyens, mais ils auront quand même une bonne raison de financer des associations faisant preuve d’une certaine frugalité. Chaque citoyen sera incité à récupérer 100 % de sa mise, et l’État n’y perdra rien au change.
Les AFCE, elles, devront redoubler d’ingénuité pour dépenser moins en produisant de meilleurs résultats, sous peine de voir leurs financements s’évaporer dans le cas contraire. À moins, bien sûr, que leur projet soit tellement exceptionnel et unique que les citoyens ne voient aucune alternative et les financent malgré des dépenses élevées.
Avec un tel système, une AFCE nationale pourrait confortablement s’assurer des revenus comptés en millions d’euros par an sans changer quoi que ce soit au taux de participation de la population française. Même si 98 % des gens se moquent totalement de financer une campagne, les 2 % restants suffiront s’ils donnent chaque année : c’est là un million d’électeurs, soit un total de 50 millions d’euros donnés par an en supposant qu’ils ne financent qu’une seule AFCE chacun. Et si le nombre de gens s’intéressant à la politique augmente, ou qu’ils financent plusieurs AFCE chacun, le résultat peut être beaucoup plus élevé.
Par ailleurs, il me faut préciser que pour ce qui est des élections locales spécifiquement, en l’absence de partis, la proportionnelle ne serait plus nécessaire. En fait, elle serait même contre-productive. C’est un système conçu, comme beaucoup d’autres, pour satisfaire les exigences de répartition de rente politique entre les différents partis. Et à ce titre, il est inutilement complexe lorsque les partis n’existent pas et qu’un mode de scrutin permettant de dégager un consensus populaire existe. Les élections municipales se feraient donc, comme les présidentielles, au scrutin par jugement usuel : une seule liste gagnerait.
Enfin, s’il reste un détail à mentionner vis-à-vis de ces AFCE, il concerne leur transmission. Le président de l’association aura en effet le pouvoir de nommer un vice-président, qui deviendrait président de l’association et candidat à l’élection en cas de décès du président. Le président de l’association pourra également quitter sa fonction de son vivant, et céder sa place à un autre de son choix. Mais cela ne pourra se faire qu’à condition d’offrir à tous les membres qui le souhaitent la possibilité de quitter l’AFCE immédiatement et d’obtenir dans la foulée un remboursement calculé sur le prorata de temps et d’argent placé à l’instant T.
Ce serait, en quelque sorte, une dissolution partielle et contrôlée pour éviter de tout gâcher, prévue pour le cas où le candidat serait par exemple subitement affligé d’une maladie incurable. Notez toutefois, que cela ne permettrait pas à l’AFCE de survivre au-delà de l’élection : ce serait donc un pari risqué. Faut-il tenter de sauver les meubles quitte à ce que la campagne du nouveau candidat soit beaucoup plus courte ? Les citoyens y répondront en annonçant leur choix de partir ou de rester.
En conclusion, ce modèle nous permet effectivement de nous passer totalement des partis et de leurs multiples effets néfastes, sans pour autant se retrouver privés des maigres bénéfices organisationnels qu’ils apportaient.